Il y a des combats qu'on préférerait ne pas mener. Et puis il y a un pouvoir qui vous force à les mener. Ainsi Mme Petrella, ex-brigadiste, va être extradée. Notre président, qui a la morale bien pragmatique, a accompagné cette extradition d'un souhait, qu'elle soit graciée dans son pays. Avouez qu'en terme d'hypocrisie, c'est du lourd. De la « sous-traitance humanitaire » comme a si bien dit la LDH.
Je n'ai jamais compris ni apprécié les Brigades Rouges. Et par là, je ne parle pas de tous les groupes d'extrême gauche même violente qui ont agi pendant la décennie de plomb, je ne fais pas l'amalgame avec "Lotta continua" par exemple. Mais les brigadistes, dans le genre repoussoir, c'est corsé: hiérarchie militaire, démagogie de l'assassinat, certitude d'être une avant garde éclairée: tout concourt à faire de ce groupe armé l'erreur historique qu'il a été, une erreur manipulée oserais-je même dire.
Soit.
Seulement voilà: Mme Petrella va revenir dans une Italie (si elle tient jusque là) ivre de haine, une Italie qui ne rejugera pas Madame Petrella, mais s'en tiendra aux jugements de l'époque, dont on peut tout dire sauf qu'elle fut démocratique (on ne rejuge pas dans ce type d'affaire en Italie). Madame Petrella va retrouver une Italie amnésique et borgne, et qui préfère frapper des soldats perdus d'une guerre minable plutôt que de se poser la question de son propre rôle de massacreur étatique pendant ces quelques années.
Une abondante littérature montre en effet que, contrairement à ce qu'ânnonent les joyeux amis du pouvoir italien actuel, les méchants des méchants, c'est plus dans la loge P2, chez les groupes d'extrême droite, dans les services de renseignement et chez les fadas de la stratégie de la tension qu'on les trouvera. Les déclarations d'Andreotti en 90 (lire l'article cité dans la note biblio en bas) et les interviews de Cossiga faites depuis (de jolies émissions de Mermet les relatent, dans les archives du site « là bas ») sont assez explicites. La condamnation d'Adriano Sofri est un bon exemple de ce type de justice et de ce qu'elle est capable de faire. (lisez donc l'article Wikipedia sur M. Sofri dans sa version anglaise, plus riche que notre version).
Mais c'est plus facile de sortir du chapeau de vieux gauchistes en bout de course que de régler réellement ses comptes historiques.
Madame Petrella était protégée par la parole de la France, par la doctrine Mitterand, c'est à dire l'accueil donné contre l'engagement au renoncement à la violence. Et oui, c'est comme ça: le même homme qui propose une doctrine similaire aux FARC (accueil contre arrêt des violences) brise quelques jours après les serments de notre pays sur la même question. On peut comme moi rigoler doucement de la notion de « parole d'état »: ça n'empêche pas d'être choqué que cette violation se fasse en toute impunité.
Je n'aime pas les brigades rouges, je l'ai dit, je le redis. Mais tout dit au Président qu'il ne faut pas livrer cette femme brisée par une inquiétante dépression à une justice italienne qui appliquerait la même sentence que celle proposée « à chaud » à l'époque des lois spéciales. L'histoire est déjà complexe, qu'on ne lui donne pas une fin aussi cruelle que ridicule.
Note bibliographique: je vous recommande le livre « la violence révolutionnaire » d'Isabelle Sommier, aux Presses de Science Po. On y lit entre autre que les statistiques officielles italiennes font état pour la période des années de plomb de 119 vctimes de l'extrême gauche et de ...178 victimes de l'extrême droite. Et puis, pour les amateurs d'épisodes historiques croustillants, cet article de l'Huma datant de 90.