mardi, avril 19, 2005

Habemus papam


Je ne citerai pas le nom du nouveau pape dans cette chronique. Je veux juste témoigner de la vive inquiétude qui m'a étreint lorsque j'ai appris ce soir même sa nomination à la succession de Saint Pierre. Une première précision s'impose: je ne suis pas catholique. J'appartiens même de coeur et de culture à une somme culturelle qui s'oppose le plus fermement à cette vision du monde. Mais à la lumière des chemins de vie que de nombreux catholiques de mon entourage m'ont montré, je dois avouer que le destin de Rome ne m'est pas indifférent. Aussi fus-je prompt à nuancer les jugements de mes proches lors de la mort de Jean-Paul par exemple.

Mais le Pontife nouveau en est à me faire regretter son défunt prédécesseur, tant il est l'image pour moi même des plus mauvais aspects de ce dernier. Qu'on en juge plutôt: cet esprit aiguisé a mis depuis des décennies son intelligence au service des plus réactionnaires opinions catholiques. Que l'on songe à son rejet catégorique de l'entrée de la Turquie dans l'Europe, que l'on se rappelle comment après avoir en vain essayé de condamner la théologie de la libération sur ses assises théoriques, il l'a littéralement décapitée en plaçant en Amérique latine une hiérarchie anti progressiste au possible, que l'on se remémore son obstination anti oecuménique. Le nouveau pape, le « grand inquisiteur », comme le nomment ses fans, est de ses gens d'église qui éloignent l'humaniste de l'Église.

Je plains de tout mon coeur mes amis catholiques sincères, ceux qui ont su parachever leurs dogmes en les mettant au service de la société, et faire vivre le message de jésus au coeur de la vie. Je pense à ses hommes et femmes d'engagement qui comprirent que la vie du Christ est une révolte permanente face à la poussière de la tradition quand elle se fait stérilité, un cri face à l'injustice et aux murs du « destin » . Ces gens avec lesquels je n'était pas toujours d'accord mais avec lesquels j'ai discuté, réfléchi et parfois agi. Et je m'inquiète.

mercredi, avril 06, 2005

LES DRAPEAUX NOIRS PRENNENT DES COULEURS


Pourquoi avons nous besoin des anarchistes? Pourquoi les lumières noires de pensées plus que centenaires éclairent elles encore d'espoir les mirettes de ces « pas un sur cent », alors que toute l'histoire nous semblait finie?

Parce que les anarchismes sont, selon moi, les laboratoires des inventions sociales de demain, comme ils participèrent aux relatives avancées d'aujourd'hui: du premier mai au féminisme, de l'écologie aux mutations de 68, un souffle fécond et multiple a su redonner plus encore que la dignité aux opprimés, le droit de rêver, tout simplement.

L'anarchisme a la vie devant soi: les échecs absolus et relatifs des régimes qui le condamnèrent par le passé en font l'alternative protéiforme et humaniste seule à même de sécher les larmes de désespoir, de fatalisme qui nous empêchaient de penser depuis un siècle. Le libéralisme absolu prétendait, parfois de bonne foi et souvent pour faire passer la pilule, que la saine compétition des productions de richesse apporterait paix et confort pour tous, quitte pour cela a modéliser un homme unidimensionnel, un être économique que seul gouvernerait la volonté de gagner plus et de dépenser moins. Quitte aussi dans ce désert d'automatisme, à invoquer une improbable « main invisible » qui redistribuerait cette richesse.

Où en est on? Face à ses échecs flagrants, le modèle n'a cherché qu'à se réformer sans se remettre en cause un tant soit peu en profondeur. Le culte de la croissance, bientôt gravé dans le marbre constitutionnel européen, n'a jamais été attaqué, alors qu'on est en droit de se demander si le bonheur des nations passe par l'accroissement tous azimuts de sa production! Créer de la richesse, sans songer à sa redistribution, ni même à son utilité, amasser sans compter, sans même se rendre compte que nos ressources sont limitées, la voilà la doxa libérale. Malgré les allégations des libéraux bons enfants, le marché n'est pas forcement pertinent dans ses demandes, lesquelles sont plus souvent crées qu'écoutées. Les budgets de publicité pour des yogourts avec des morceaux de tarte écrasées, les centres de recherche privés pour de bien inutiles ferments lactiques, les portables de troisième génération avec caméra intégrées, les sonneries personnalisées à quelques euros: ils sont si nombreux les exemples de produits vains que l'on excuse par la consommation/croissance.

L'anarchisme face à cette prison de vanités renait de ses cendres: de discret cousin impertinent et intelligent du marxisme, il sort de sa nostalgie pour prouver qu'il sera là chaque fois qu'on réfléchira à la liberté de l'homme. Premier constat: cette vigueur de pensée nous viens largement de là où les esprits chagrins ne l'auraient pas vue venir, entendez d'outre-atlantique. On y peaufine les théories et pratiques anarchistes ontologiques, les néo primitivismes, et toutes sortes de vives plantes vagabondes du verger de la pensée, qui essaiment via le Web et les réseaux alternatifs le vieux continent. L'importance de Chomsky et de son appareil critique, la poussée sauvage de la théorie de l'économie participative de Michaël Albert, les « thèses groucho-marxistes » et la remise en cause hilarante du salariat par Bob Black, démontrent à qui veut l'entendre que l'inventivité de la pensée anarchiste américaine n'est plus à prouver.

Libéré de ses contraintes dogmatiques, affranchi de son folklore, l'anarchisme y pousse sauvagement avec une jeunesse qu'aucune mouvance politique ne connaît. La défiance historique du courant à l'encontre de tout pouvoir le met à l'abri du danger prouvé de la dictature du prolétariat prônée par le marxisme orthodoxe. Il tourne résolument le dos aux idéologies du siècle dernier pour foncer dans un bouillonnement créatif et sait du mordant de son ironie les renvoyer à la réalité, avec une sincérité de coeur et d'esprit désarmante, au propre comme au figuré. C'est un adolescent fougueux, frondeur et ambitieux qui sait que le plus beau des chemins à prendre est celui qu'on invente. L'anarchisme a su garder intacte toute sa mémoire historique, mais sans s'arque bouter sur sa martyrologie ou sur sa rancoeur, il va de l'avant, confiant en l'homme et en les solutions qu'il trouvera en route.

Aux petites et grandes misères de l'économie livrée à elle même, l'anarchisme propose sans cesse des solutions mutantes et expérimentales, et à ce titre, bien qu'il s'en défende, il est la politique se faisant, se sondant jusqu'au principe, et cherchant à bout de souffle à réunir les bien galvaudées liberté, égalité et fraternité. L'anarchisme est un humanisme: c'est même un optimisme.