C'est quoi une frontière? Dans le meilleur des cas, c'est une ligne qui n'existe même pas, avec des guérites remplies de moustachus sourcilleux, de part et d'autre, qui vérifient de temps en temps si ce carré Hermès est un vrai, si ce noir a bien un permis pour se faire exploiter dans les usines, si ce jeune aux cheveux long aurait pas caché un peu de shit dans son cul, le pédé, des fois, je vous jure.

De part et d'autre de cette frontière, il y a des gens nommés frontaliers. On les reconnaît à ceci qu'ils sont plus aigris(1) que les non-frontaliers, avec lesquels ils n'ont pourtant pas de frontière. Ils sont fâchés parce qu'ils voient des camions défiler toute la journée, parce que les gens vont acheter leurs clopes et se bourrer la gueule de l'autre côté, parce qu'ils se sentent parfois relégués aux marches de la métropole. Alors, en ces temps de coupe du monde, ils ressortent chacun leur maillot national, pour rappeler aux cons d'en face qu'ici c'est la France/la Suisse/l'Allemagne/l'Italie/l'Espagne (biffer les mentions inutiles), quand même, non mais dis.
Pendant ce temps, nous aussi les non-frontaliers, on se dit qu'il fait beau, et que ça fait du bien de faire corps avec tout le pays, en affichant les couleurs de la sélection nationale. Les politiques et les journalistes arriveront peut-être même à nous le faire gober à force de le beugler: les gens redécouvrent une sereine version du patriotisme, et, pour résumer leurs discours, c'est « vachement bien » . « C'est vachement bien », semblait nous dire le premier ministre en écharpe tricolore après le match France Portugal, en écharpe, si, si, aussi crédible que Tapie en habit vert d'académicien. « C'est vachement bien », disait en somme notre ministre-patron de l'économie, tout content d'espérer une relance de la consommation en cas de victoire en finale.

Au fait, en quoi est-ce un bien, ce retour au pays, cette fierté qu'ils veulent bon enfant? Et chacun de m'expliquer qu'il s'agit de développer un meilleur « vivre-ensemble », une solidarité dans un entre-soi élargi au pays. Élargi, mais pas au delà bien sûr. Il y a derrière cette idée un double mensonge: celui du miroir aux alouettes de l' « union sacrée » des Français autour du drapeau, alors que la guerre sociale, bien réelle celle-ci, s' accroît en même temps que les inégalités et ravage le pays.
La seconde tromperie est plus subtile: dans un monde économique désincarné, le patriotisme joue, tout comme la religion, le rôle d'accompagnateur affectif. Voici un formidable opium pour aider le pauvre à supporter l'insurmontable: tu travailles comme un chien payé au lance-pièces, mais sois heureux: les entreprises et les équipes françaises remportent matchs et marchés. Ca ne changera pas grand chose à ton quotidien de smicard, mais cocorico quand même. De part et d'autre de la frontière, vive la France, Forzza Italia, rule Brittania. Chacun dans sa chapelle cherche secours, alors que le marché et ses mercenaires, eux, suivent les profits qu'ils soient d'ici ou de là.

C'est quoi une frontière? En ce moment même, alors qu'avec les autre petits Français tu célèbres le fantasme d'une union black-blanc-beur, une frontière, c'est l'endroit auquel ton ministre de l'intérieur, un bon patriote lui aussi, reconduit tes copains lycéens menottes aux poings, quand ils n'ont pas eu la chance d'être nés au bon endroit. La frontière, c'est cet endroit où l'on explique à nos frères humains que notre nouvelle solidarité retrouvée a quand même des limites, des limites qui sont justement... nos frontières.
(1) les transfrontaliers ont constitué lors des dernières élections une partie non négligeable de l'éléctorat frontiste.

De part et d'autre de cette frontière, il y a des gens nommés frontaliers. On les reconnaît à ceci qu'ils sont plus aigris(1) que les non-frontaliers, avec lesquels ils n'ont pourtant pas de frontière. Ils sont fâchés parce qu'ils voient des camions défiler toute la journée, parce que les gens vont acheter leurs clopes et se bourrer la gueule de l'autre côté, parce qu'ils se sentent parfois relégués aux marches de la métropole. Alors, en ces temps de coupe du monde, ils ressortent chacun leur maillot national, pour rappeler aux cons d'en face qu'ici c'est la France/la Suisse/l'Allemagne/l'Italie/l'Espagne (biffer les mentions inutiles), quand même, non mais dis.
Pendant ce temps, nous aussi les non-frontaliers, on se dit qu'il fait beau, et que ça fait du bien de faire corps avec tout le pays, en affichant les couleurs de la sélection nationale. Les politiques et les journalistes arriveront peut-être même à nous le faire gober à force de le beugler: les gens redécouvrent une sereine version du patriotisme, et, pour résumer leurs discours, c'est « vachement bien » . « C'est vachement bien », semblait nous dire le premier ministre en écharpe tricolore après le match France Portugal, en écharpe, si, si, aussi crédible que Tapie en habit vert d'académicien. « C'est vachement bien », disait en somme notre ministre-patron de l'économie, tout content d'espérer une relance de la consommation en cas de victoire en finale.

Au fait, en quoi est-ce un bien, ce retour au pays, cette fierté qu'ils veulent bon enfant? Et chacun de m'expliquer qu'il s'agit de développer un meilleur « vivre-ensemble », une solidarité dans un entre-soi élargi au pays. Élargi, mais pas au delà bien sûr. Il y a derrière cette idée un double mensonge: celui du miroir aux alouettes de l' « union sacrée » des Français autour du drapeau, alors que la guerre sociale, bien réelle celle-ci, s' accroît en même temps que les inégalités et ravage le pays.
La seconde tromperie est plus subtile: dans un monde économique désincarné, le patriotisme joue, tout comme la religion, le rôle d'accompagnateur affectif. Voici un formidable opium pour aider le pauvre à supporter l'insurmontable: tu travailles comme un chien payé au lance-pièces, mais sois heureux: les entreprises et les équipes françaises remportent matchs et marchés. Ca ne changera pas grand chose à ton quotidien de smicard, mais cocorico quand même. De part et d'autre de la frontière, vive la France, Forzza Italia, rule Brittania. Chacun dans sa chapelle cherche secours, alors que le marché et ses mercenaires, eux, suivent les profits qu'ils soient d'ici ou de là.

C'est quoi une frontière? En ce moment même, alors qu'avec les autre petits Français tu célèbres le fantasme d'une union black-blanc-beur, une frontière, c'est l'endroit auquel ton ministre de l'intérieur, un bon patriote lui aussi, reconduit tes copains lycéens menottes aux poings, quand ils n'ont pas eu la chance d'être nés au bon endroit. La frontière, c'est cet endroit où l'on explique à nos frères humains que notre nouvelle solidarité retrouvée a quand même des limites, des limites qui sont justement... nos frontières.
(1) les transfrontaliers ont constitué lors des dernières élections une partie non négligeable de l'éléctorat frontiste.
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