samedi, juillet 08, 2006

AUX FRONTIERES DU REEL

C'est quoi une frontière? Dans le meilleur des cas, c'est une ligne qui n'existe même pas, avec des guérites remplies de moustachus sourcilleux, de part et d'autre, qui vérifient de temps en temps si ce carré Hermès est un vrai, si ce noir a bien un permis pour se faire exploiter dans les usines, si ce jeune aux cheveux long aurait pas caché un peu de shit dans son cul, le pédé, des fois, je vous jure.



De part et d'autre de cette frontière, il y a des gens nommés frontaliers. On les reconnaît à ceci qu'ils sont plus aigris(1) que les non-frontaliers, avec lesquels ils n'ont pourtant pas de frontière. Ils sont fâchés parce qu'ils voient des camions défiler toute la journée, parce que les gens vont acheter leurs clopes et se bourrer la gueule de l'autre côté, parce qu'ils se sentent parfois relégués aux marches de la métropole. Alors, en ces temps de coupe du monde, ils ressortent chacun leur maillot national, pour rappeler aux cons d'en face qu'ici c'est la France/la Suisse/l'Allemagne/l'Italie/l'Espagne (biffer les mentions inutiles), quand même, non mais dis.

Pendant ce temps, nous aussi les non-frontaliers, on se dit qu'il fait beau, et que ça fait du bien de faire corps avec tout le pays, en affichant les couleurs de la sélection nationale. Les politiques et les journalistes arriveront peut-être même à nous le faire gober à force de le beugler: les gens redécouvrent une sereine version du patriotisme, et, pour résumer leurs discours, c'est « vachement bien » . « C'est vachement bien », semblait nous dire le premier ministre en écharpe tricolore après le match France Portugal, en écharpe, si, si, aussi crédible que Tapie en habit vert d'académicien. « C'est vachement bien », disait en somme notre ministre-patron de l'économie, tout content d'espérer une relance de la consommation en cas de victoire en finale.




Au fait, en quoi est-ce un bien, ce retour au pays, cette fierté qu'ils veulent bon enfant? Et chacun de m'expliquer qu'il s'agit de développer un meilleur « vivre-ensemble », une solidarité dans un entre-soi élargi au pays. Élargi, mais pas au delà bien sûr. Il y a derrière cette idée un double mensonge: celui du miroir aux alouettes de l' « union sacrée » des Français autour du drapeau, alors que la guerre sociale, bien réelle celle-ci, s' accroît en même temps que les inégalités et ravage le pays.

La seconde tromperie est plus subtile: dans un monde économique désincarné, le patriotisme joue, tout comme la religion, le rôle d'accompagnateur affectif. Voici un formidable opium pour aider le pauvre à supporter l'insurmontable: tu travailles comme un chien payé au lance-pièces, mais sois heureux: les entreprises et les équipes françaises remportent matchs et marchés. Ca ne changera pas grand chose à ton quotidien de smicard, mais cocorico quand même. De part et d'autre de la frontière, vive la France, Forzza Italia, rule Brittania. Chacun dans sa chapelle cherche secours, alors que le marché et ses mercenaires, eux, suivent les profits qu'ils soient d'ici ou de là.



C'est quoi une frontière? En ce moment même, alors qu'avec les autre petits Français tu célèbres le fantasme d'une union black-blanc-beur, une frontière, c'est l'endroit auquel ton ministre de l'intérieur, un bon patriote lui aussi, reconduit tes copains lycéens menottes aux poings, quand ils n'ont pas eu la chance d'être nés au bon endroit. La frontière, c'est cet endroit où l'on explique à nos frères humains que notre nouvelle solidarité retrouvée a quand même des limites, des limites qui sont justement... nos frontières.

(1) les transfrontaliers ont constitué lors des dernières élections une partie non négligeable de l'éléctorat frontiste.

samedi, juillet 01, 2006

LUNETTES NOIRES POUR VIE DE MERDE


La température ayant sensiblement augmenté depuis deux semaines (celà explique et excuse certainement mon retard!) , la capitale se couvre de chaleur, les tenues se font plus légères, et les regards se cachent derrière de coûteuses lunettes de soleil, quand celles-ci ne servent pas de luxueux serre-têtes, de bijoux pectoraux au col d'une chemise, ou de pendentifs retenus par des bandeaux siglés.

Dans trente siècles, un archéologue qui tomberait sur un disque dur de notre époque miraculeusement intact serait bien circonspect, pour ne pas dire comme un con, s'il lui venait l'envie d'analyser les images qu'il ne manquerait pas d'y trouver: pour vous en faire une idée, allez sur n'importe quel skyblog, vous y verrez vous aussi des ribambelles de photos de groupe qui n' intéressent personne, vous savez, celles avec marqué en dessous des trucs du genre « ça c'est mon mec, il est trop beau », et bien avec un peu d'observation vous remarquerez vite, vous aussi, ces lunettes de soleil omniprésentes sur nos chers petites têtes blondes et connes. Alors, avec l'archéologue du futur, peut-être vous demanderez vous vous aussi, le pourquoi de cette mode crétinisante.



Allez, soyons beaux joueurs, et écartons avec élégance et bonhomie l'argument qu'on nous offre généralement dans ce cas: le soleil nuirait au confort et à la santé des yeux. Argument que l'on acceptera sans peine pour les skieurs, les randonneurs sur croûte de sel, les tireurs d'élites et les mecs qui convoieraient de la dynamite sur des névés pendant le week-end de la pentecôte (ils le feraient pour les vieux).

Les kakous que j'ai repérés portaient onéreuses lunettes noirs, mais ne semblaient pas tous appartenir à l'une des catégories citées plus haut. Ils s'aggloméraient plutôt à celle des innocents qui pensent marquer la rue et leur pâle entourage de leur subjectivité rebelle, quand ils ne sont plus que de serviles et laborieux clones acculturés, portant fièrement les oripeaux insipides d'une révolte bien entérrée.

et là, il me faut faire parenthèse au milieu de ma loghorée, comme on fait chabro entre deux vomissements. Car il doit bien y avoir une raison à cette débauche vulgaire de fric affiché jusque sur les nez des plus pauvres; il y a bien une cause palpable qui fait qu'un smicard sacrifie trois jours de travail pour un article totalement superflu; une source commune à laquelle s'abreuvent et l'internationale des gommeux, et la grande fratrie des pouffiasses.

Ce graâl des plus juteux, se trouve dans le douteux château de feue notre culture populaire. Question: qui, mais qui, portait ce genre de lunettes avant que la foule lobotomisée ne s'en empare? En vrac, et dans le désordre: les flics yankees, les aviateurs du même tonneau, les dictateurs latino-américains en goguette, les stars des années soixante, puis leurs lamentables descendants, les zombies télé-réalités à Saint-Tropez, auxquels s'ajoutent les héros standardisés des nouveaux mythes formatés, Promethées de supermarché à la Matrix et Terminators fascistoïdes.

Jacques Attali a bien saisi le fonctionnement de l'identification qui s'opère entre le consommateur et le produit: « les marques les plus pérennes seront celles qui sauront incarner une vision du monde à laquelle les consommateurs vondront s'identifier de façon durable. En consommant ces produits, ils auront le sentiment, comme dans le vieux cannibalisme, de s'en approprier les talents spécifiques »(1).

Les lunettes de soleil sont de ces objets dont la dimension mythique a largement dépassé la simple utilité pratique. Elles contiennent la trace fantomatique de ceux qui les portent et les portèrent, ainsi que ce ce que ceux-ci ont pu avoir de rebelle avant d'être totalement digérés et récupérés par la société marchande. James Dean puis Michael Jackson en sont deux exemples parfaits, l'un comme l'autre les yeux couverts, l'un comme l'autre icône de la révolte de leur époque, l'un digéré par le Moloch d'Hollywood, l'autre préfabricant des hymnes mercantiles adaptés au marché des pisseux pour l'industrie du disque. En singeant leur look, l'homme de la rue peut, à peu de frais, se sentir rejoindre ce panthéon prostitué des ombres bradées.

En deçà encore au plan culturel, après le révolté en tête de gondole, c'est aussi l'effet star, la touche « Cannes », qui est recherchée par le porteur et la porteuse de verres miroirs. Plus les crétines sans talents exposent le vide de leur vie en robe de haute-couture, plus les lectrices de torche-culs à potins se pourlèchent devant les attributs de leur gloire sous cellophane. Et plus on vend de lunettes de soleil siglées par de grands couturiers. Merchandising cynique qui fait rêver la prolo, lui parle de prince charmant, de défilé à Milan, pour lui refourguer à prix d'or les artefacts minables dont les poules aux oeufs d'or du Spectacle assurent la promotion.



Et comme il nous faut descendre toujours plus bas dans la bêtise humaine, il nous faut parler d'un autre aspect symbolique de l'objet. Celui de la force virile des flics, robotisés ou non, des séries et films. porter les lunettes de soleil, c'est aussi un peu s'identifier aux figures brutales de notre mythologie moderne pré-fasciste. Ce sont celles de Terminator et robocop, forces déshumanisées de l'ordre, celles de gangsta-rappeurs qui prônent une violence qui finit toujours par s'intégrer au marché, qui au nom du désordre, reviennent à l'ordre. Cet aspect de la mode lunettes noires me rappelle les modes, non moins ambiguës, des battle-dress en treillis et de la coupe cheveux ras, que nous avons subies il y a quelques années. Dans ces deux cas aussi, culte de la force brutale, de la négation de l'individu, de l'endurcissement machinisé, le tout dans l'insouciance d'une génération qui ne sait plus déceler les signes avant-coureurs du fascisme. Celui qui veut endurcir son look avec ses lunettes de soleil l'a bien compris: en masquant son regard, il cache son unicité et sa faiblesse, tout ce qui fait le visage au sens de Lévinas, et revêt pleinement l'uniforme de la brute.



Le faux rebelle, la star con et la brute facho: le triptyque de ces mythes frelatés se condense dans l'objet que s'arrachent les pantins décerebrés du marché. L'identification à des images simples, à des légendes à deux balles, voilà le secret mal gardé d'un marketing, qui va chercher toujours plus bas dans les émotions humaines, quitte à s'appuyer sur des symboles faisandés, préfabriqués par et pour le marché.

Bon, je vous laisse, y a les mecs de CHIPS qui frappent chez moi, pour me dire qu'y sont pas d'accord. Prochaine chronique: survivre à une bavure.

(1) J. Attali, in "Dictionnaire du XXIème siècle", Fayard/ livre de poche