mercredi, janvier 10, 2007

SOCIALISME OU ECRAN PLAT

(C'est quoi ce titre?)



"un chinois qui vient sur la grande muraille conquiert la bravitude"

S.Royal




Il y a quelques jours, j'écoutai sur Inter Monsieur Todorov, essayiste, expliquer la problématique de son dernier bouquin sur le déclin de la littérature Française. Bandant, isn't it? Partant de la baisse du nombre d'élèves s'orientant vers les cursus littéraires, et de l'effondrement de l' « exportation » des livres Français, l'auteur cherche, avec talent, des explications : peut-être enseigne-t-on trop les textes comme simples appuis techniques à la grammaire, à la rhétorique au détriment du plaisir? Ou bien est-ce intrinsèquement, dans la littérature telle qu'elle s'écrit maintenant, que se trouve ce qui la coupe du jeune public?

Alors je ne reviendrai pas sur ces arguments: d'abord parce que je n'ai pas lu le livre, il n'est pas encore sorti (1). Ensuite et surtout, parce que, ma foi, ça se tient comme discours, et que je me vois mal tenir la contradiction aux grands cerveaux là dessus. Putain, c'est vrai, quoi, ce sont de bons arguments. Et enfin, parce qu' à seize piges, on m'a appris en cours de philo l'art grossier de l'usurpation en pleine dissert', comme on fait un bras d'honneur après un vol à la tire: le fameux « élargissons la question », qui consiste à se poser comme des nains sur les épaules des géants, pour, Zarma, voir plus loin. Osons, merde.



Les explications « techniques » de Todorov me font penser à celles, non moins fondées, des vignerons et sommeliers devant les chiffres du Pinard Français qui se cassent la gueule: on n'arrive plus à expliquer le plaisir aux jeunes, nos « produits » ne sont plus « adaptés »: « Harry Potter » vs le dernier Modiano, mon petit bourgogne contre ton mastodonte californien, voyons, on n'est pas armés contre ça, les mecs! La faute à nous, qu'on sait pas expliquer aux djeun's comment qu'on picole/lit, la faute à nos boutanches/bouquins qu'ont pas assez de paillettes dessus et de wizz dedans, la faute à la mondialisation...buvons/lisons pour oublier.

C'est super triste. Et vrai, en plus. Mais si on creuse un peu, on se rend vite compte qu'il y a une autre raison: pourquoi les jeunes lisent moins? parce que, de leur aveu même, c'est « chiant ». Ca demande un effort conséquent de se jeter dans des bouquins de plus en plus complexes, souvenez vous vous même, ça vous a pris quand même l'adolescence entière pour passer du « clan des sept » à Proust, de Petzi à Marx. Ca ne vient pas tout seul. Ce n'est pas nouveau, certes. Ce qui a changé c'est que l'alternative, la culture de masse, elle, a subi le raffinement optimisé vers la daube de milliers d'équipes marketing, une véritable ingénierie, jusqu'à devenir consommation calibrée en labo.

Cette culture de masse, qui s'était justement arque-boutée sur les jeunes et leur tout récent pouvoir d'achat dans les sixitzes, est passé de tâtonnements contestataires géniaux aux usines à tubes, en passant par l'étape récupération. Entre dévorer du Kérouac et ingurgiter du Coelho, entre les débuts du rock/ du rap/ de la tek, et leurs « aboutissements » respectifs (la Star Ac'? le bling bling? les compiles marteau-piquées spécial tuning, ou les loukoums sous plastiques estampillés par les boites et hotels de luxe?), ce ne sont pas tant les consommateurs qui ont changé, que les produits: on ne cherche plus à élever le débat, mais à aller chercher des consommateurs dans ce qu'ils ont de plus bas. Eh oui. Pourquoi produire ou éditer un génie quand il suffit de caricaturer un style déjà commercialisé? Oui, c'est parce que l'industrie du spectacle donne de la bouse pré-mâchée au jeune public que celui-ci préfère cette fausse immédiateté au raffinement du plaisir par la culture.



Mais ça non plus, ça ne sort pas de nulle part, et c'est, là aussi, lié à l'infrastructure économique: produire un très bon groupe avec l'espoir qu'il trouvera son public, publier le manuscrit d'un jeune talent, ça demande du temps, c'est un véritable investissement à long terme. Et les compagnies des eaux et des armes qui ont racheté la production de musique et l'édition, elles et leurs actionnaires botoxés, ils veulent du court terme. Du cash. Du Grisbi. Du Biff'. La Bio d'une star de la télé-réalité, c'est de la merde, mais ça vend tout de suite. Les compiles formatées chantées par des choeurs de « stars» découvertes hier et oubliées demain, c'est à chier, mais ça rapporte, de suite, et sans risques.

Culture de l'urgence donc. Et partout. Tu m'étonnes que les méthodes pédagogiques des Lumières s'adaptent mal à l' ère du grand zapping! Quand les médias eux mêmes hurlent à tout va que seule l'existence médiatique forge l' Histoire, comment en vouloir aux mouflets de préférer aux trop longs raisonnements et apprentissages l'instantanéité spectaculaire? Vous faites comment pour expliquer à un lycéen ce qu'est le socialisme, quand la télé passe plus de temps à commenter la tenue blanche (une chronique de dix minutes rien que la dessus!) ou les phrases creuses, bien que pleines de « Bravitudes » (sic) , de la candidate de gauche?

Piètre spectacle que celui de deux ou trois nazes sûrs de leur bon droit, car exposés aux caméras, qui prétendent faire de la politique quand ils ne font que l'enterrer sous la com! Et d'enjoindre la jeunesse à conforter ce vide politique par le vote, « devoir citoyen »! C'est ça, réinterresser les jeunes à la chose publique?

Quand les grands du pays ont troqué les « idéologies » contre la gestion de la popularité, le discours contre le slogan (« L'ordre juste », « la rupture dans la continuité », pourquoi pas « Bons baisers de campagne » ou « plaisir d'offrir, joie de recevoir »?), quand la presse décerne elle même des brevets d'historicité aux évènements-baudruches qu'elle gonfle et crée elle même (qui diable avait entendu parlé de Ségomania avant que les journaux ne la décrète?), quand le seul discours de la gauche est « Urgence! barrons la route à la droite! » plutôt que l'indispensable introspection que l' Histoire attend d'elle, alors, comment en vouloir aux gamins qui confondraient la une du Figaro avec la DUDH, l'Histoire avec la vie des pipoles, la politique avec le café du commerce...et la littérature avec les Best Sellers du moment?



Alors oui, on peut chercher longtemps comment raccrocher les wagons, comment ré-intéresser la jeunesse au livre, mais j'ai bien peur que la lecture résiste mal à l'hypnose abrutissante du Spectacle ambiant. Et à moins de sortir nous même de cette folie tourbillonnante faite d'urgences sans cesse renouvelées, comment donner goût aux plus jeunes au temps de la réflexion, au temps de la lecture, de la pensée critique.

PS: pour les images, désolé, vu que je suis moyennement content de mes éructations hebdomadaires, j'ai utilisé la technique du moine enlumineur qui consiste à esbroufer par de petits dessins en marge quand le discours est fatigué. Comme je cherchais de belles images, je me suis dit « autant pomper les moines directement ». Voilà. L'original, c'est le Book of Kells, visible au Trinity Collège de Dublin. Allez-y c'est de la bombe de balle.

(1) Il sort cette semaine. pour les deux ou trois que ça intéresse, « geta » (Google Est Ton Ami).

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Alala mais Petzi c'était mooortel !

Les "Petzi" ont longtemps été pour moi des ouvrages suscitateurs de désirs, depuis ma pervers-polymorphitude jusqu'à mon acnéité...
Rien que les couvertures, ça ouvrait des portes : Petzi mange une crêpe dégoulinante de confiture de fraises, Petzi construit sa propre maison, Petzi part à l'aventure sur son bateau... Le lecteur de Petzi ne peut que devenir un être pensant et désirant, assoiffé de découvertes et de liberté, mais tout ça dans le partage, parce que Petzi a une famille et plein d'amis - contrairement à Nicolas Sarkozy.

Donc lire Petzi est la solution.
Voilà.
C'était pourtant simple.