jeudi, mars 29, 2007

BELLEVILLE: LA CHASSE EST OUVERTE

Depuis quelques semaines, dans les rues de Belleville, on entend moins les rires des enfants: bruits de « rangers » et sirènes de police les ont remplacés. A croire qu'en partant, notre futur-actuel Prince-Président-Ministre-Candidat de la République-de l'intérieur-de la droite a voulu claquer la porte bien fort, et sur les doigts des enfants de Belleville, comme pour fermer sa gueule à ce quartier, jamais dernier à s'insurger, toujours dernier à se rendre.



Un rappel des faits. Rue Rampal, une école, des enfants, avec ou sans papiers, sur place, pas à emporter. La police descend des cars, par une froide soirée de mars, et rafle, au faciès, arabes, noirs et chinois. Rue Rampal, une patrouille fait du zèle, et malgré les recommandations préfectorales, embarque, devant l'école une femme, chinoise. Interposition des parents, et des membres du Réseau Éducation Sans Frontières (RESF) présents. La femme est relâchée. On avait déjà vu les sournoises rafles aux sorties de métro, ou même, plus fourbe encore, les contrôles aux alentours des distributions des restos du coeur. Mais là, devant une école, un pas avait été franchi.

Le lendemain, ils sont une vingtaine à braver le froid, à huit heures du mat' rue Rampal, pour manifester leur indignation comme pour rassurer parents et enfants. Peine perdue: deux jours après, la police embarque près de l'école (hasard programmé de la répression?) un chinois, grand-père d'enfant scolarisé rue Rampal. Re Tintouin, Re-RESF, mais là, les flics lâchent la lacrymo sur les empêcheurs de raffler en rond. La directrice s'interpose, elle sera mise en examen. Je vous retransmets ici le communiqué qu'elle a fait après sa garde à vue:

« Ce que nous avons fait mardi dernier rue Rampal, beaucoup d'autres l'auraient fait de la même manière. Il ne s'agit là, que du devoir de protection des enfants et de leurs familles et de celui de résistance pacifique à une forme d'oppression.
En ce qui me concerne, mes actes et mes choix de citoyenne ne diffèrent pas en l'occurrence de mes obligations de fonctionnaire et ne se limitent pas aux heures d’ouverture et de fermeture des bâtiments. Tous les parents et les enseignants le savent. Je ne considère pas avoir outrepassé mon devoir de discrétion.
Je me suis présentée aux représentants de la force publique en indiquant ma fonction, dans le but de ramener le calme et la raison dans une situation qui me semblait pouvoir conduire à des débordements impliquant les enfants et leurs familles.
Évidemment, je ne regrette rien, et j'attends sereinement les suites de l'enquête en cours.
Je remercie le très grand nombre de citoyens, collègues, parents d’élèves et d'organisations syndicales, politiques, associatives du soutien qui nous est manifesté. Je continuerai à décliner toute proposition d'intervention publique, de manière à ne pas personnaliser une situation qui depuis son commencement ne l'est pas, et pour permettre dès aujourd'hui un retour à la sérénité dans ma communauté scolaire. »

Manifs, week-ends chargés...même les journalistes se sont réveillés de leur léthargie de Campagne. Cette visibilité médiatique fait tache, quand on sait que les rafles se font de plus en plus discrètes, nuitamment, en petites patrouilles, pour éviter de gênantes émeutes dira l'homme de droite, parce que ça pue les années noires de rafler au faciès, dira l'homme sensé.


"I Have a dream..."

Il y a peu, alors que le silence du PS se faisait assourdissant, j'avais entendu une militante socialiste assez désabusée me dire que Ségo ferait peut-être une déclaration, pressée qu'elle était de ne pas se faire griller la priorité ethique...par Bayrou! Un comble: le parti à la rose tellement à droite que l'UDF peut lui donner des leçons d'humanisme.

Enfin! Tout va pour le mieux de leur côté des caméras. La candidate a parlé de régularisations. elle s'était bien gardée d'évoquer par trop un sujet qui risquait de faire fuir le centre gauche. Que celui-ci se rassure: l'entourage socialiste à vite modéré ces bien tardives paroles pleines de bonnes intentions.
Moi, ce que je constate, c'est que cette déclaration arrachée du bout des lèvres à la candidate socialiste (?) entre deux saluts au drapeau et trois poignées de mains au MEDEF, ce speech extirpé en fin de campagne, on ne l'a obtenu que grâce aux petits bras musclés des parents d'élèves et enseignants (RESF, entre autres).

De toute façon, j'avoue, je n'y crois pas trop, à cette déclaration. Comme je ne crois pas un instant que la pression médiatique de Nicolas Hulot n'aura changé quoique ce soit au gros de la politique nationale à venir en termes d'environnement. Comme je ne crois pas que la très médiatique (et sympathique) intervention des Don Quichotte n'ait mené à autre chose qu'à de belles paroles et à un droit inoffensif (au point que la droite le signe, les gars, ça voulait dire que ça ne changerait pas grand chose!). Rien de nouveau sous le soleil: les caméras sont là, on s'indigne, on signe, on déclare. Elles ne seront plus là demain, et rien ne restera des beaux discours.

L'explicite logo du Réseau Education Sans Frontières.


Pour moi, grands discours de la candidate ou pas, la seule garantie qu'on laissera les enfants de mon quartier grandir ici, et bien on ne l'obtient, on ne l'a obtenu et on ne l'obtiendra que par la lutte. Du bon côté de la matraque, on l'a bien compris. Et la forte répression de ces derniers jours en est la preuve. il y a une manif samedi après-midi, je crois. Allez sur le site du RESF voir les dates. Et signez les pétitions, pendant que vous y êtes. Ils font un boulot formidable en luttant avec acharnement contre ces rafles et ces expulsions d'un autre âge.

Je vous passe les formules de politesse ( « ce n'est qu'un début, continuons le combat », « veuillez accepter, bla bla bla... », tu connais).

A bientôt!


vendredi, mars 02, 2007

Today's special: "Self Islam", d'Abdennour Bidar


Les intervenants religieux sur les plateaux de télévision, j'avoue, j'ai plutôt tendance à les vouer aux flammes de mon enfer personnel, au même étage de la fournaise que les mecs qui se garent sur les pistes cyclables, que les chasseurs et que les spéculateurs immobiliers. Hélas pour la simplicité de mon raisonnement, et pour celle de mon plan local d'urbanisme de la Géhenne, il est des exceptions, des gens qui, les salauds, ne rentrent pas dans les cases auxquelles nous ont habitués PAF tout naze, magazines tous niais et religieux tous zen.

Abdennour Bidar, musulman d'Auvergne, est de ces électrons libres. Je résume, en mettant de côté finesse intellectuelle et correction politique. Abdennour est prof de philo, Français-pas-issu-de-l'immigration, et musulman par sa maman qui s'est convertie à l'Islam. Pour les esprits chagrins de tous bords, c'est donc « un mec chelou », et encore, je reste soft. Pour les esprits un peu ouverts, c'est un type plutôt délicieux. Sage des deux rives, qui ne se la raconte pas en plus, il écume, tranquille, les plateaux télé, enfonçant ici un coin de rationalisme, évoquant là les lumières de la culture islamique.

Bidar, c'est un peu la réponse aux abrutis nocifs du clash des civilisations, comme à ceux du retour à la vie médiévale, « shari'ant » le communautarisme con-con. Je l'ai écouté sur la merveilleuse émission de France Culture, « Culture d'Islam », évoquant son itinéraire personnel aux micros d'Abdelwahab Meddeb, bien classé, celui-là aussi dans mon panthéon personnel. Le programme portait sur le récent ouvrage de l'auteur, « Self Islam ». C'était hachement bien, t'aurais dû venir.

Le livre, justement, je l'ai lu, je l'ai même acheté, comme quoi je touche mon caramel niveau grisbi en ce moment. Je l'ai même conseillé à un pote qui en est à la moitié du bouquin, à l'heure où nous mettons sous presse, comme on dit au village (Hein?). Et mon pote il m'a dit « obligé, faut que t'écrive sur ça ». J'écris donc.

Je la fait rapide: lisez ce bouquin, cette « histoire d'un islam personnel », comme le dit le sous-titre. Vous y trouverez, des vignes d'Auvergne à l'ENS rue d'Ulm, le parcours initiatique de quelqu'un qui à toujours cherché à concilier en lui ses identités occidentale et musulmane. Ni maghrébin, ni converti lui même, le voici affrontant ceux des bons français qui s'étonnent de voir ce garçon aux yeux clairs s'appeler « Abdennour », tout comme les « bons musulmans » qui s'interrogent sur ses origines et sa pratique, à lui qui dit que c'est à chacun dans la culture islamique de choisir en toute liberté ce qui le rattache à cette culture.

C'est le récit d'une (jeune) vie de choix spirituels compliqués, d'une recherche de soi envers et contre les fermetures d'esprit, et malgré les incertitudes que doit affronter celui qui s'aventure hors des sentiers balisés du conformisme. Le livre se clôt par une analyse de l'Islam d'Europe, sa sécularisation et ses enjeux, à la lumière de l'expérience personnelle de l'auteur.

C'est là que j'attendais peut-être une lecture plus sociologique, plus politique du phénomène religieux islamique en Europe et de son devenir. Mais après tout, ce court bouquin n'a pas affiché cette prétention. A l'inverse, il offre la fraîcheur et l'humilité d'un récit personnel, il nous fait partager les aspirations et déceptions de l'auteur et, comment dire, apporte au lecteur une sorte de dédramatisation. Il s'agit de la recherche d'un "humanisme", avec les limites que cela implique.

Ca ne réunira pas les conditions objectives de la révolution ;-) , mais dans le genre réflexion actuelle, ça vaut ses 12€ et c'est cent coudées au dessus des conneries journalistiques de cette période électorale. Votre petit libraire pourra du coup s'acheter du bois de chauffage, des chaussures pour ses gosses ou des rutabagas. En plus, Bidar est beau gosse, alors votre copine et votre maman vous piqueront sûrement le bouquin, les chipies. Allez bonne lecture, j'attends vous traque-baques!

"Self Islam, histoire d'un Islam personnel", est paru au Seuil, en 2006.