jeudi, avril 12, 2007

La Campagne à Paris

On était plusieurs milliers, plus de cinq mille à mon avis. On a marché tranquillement dans Paris pour la régularisation des sans-papiers. Il y avait de tout: bien sûr, des gens du RESF, des mamans du DAL, des anars, des sans-pap', des gens sans histoires aussi, que la chasse à l'enfant avait effrayés et indignés. De mémoire de (jeune!) manifestant, cela faisait longtemps que je n'avais pas vu une telle mixité sur le pavé. Il y avait même quelques élus, communistes je crois, et un socialiste, venu en son nom propre, bien sûr, le parti n'ayant pas voulu froisser le chimérique centre extrême dans lequel la victoire se jouerait.



Sage décision! de toute façon, les médias ont fort peu relayé cet événement, sûrs qu'ils sont que l'histoire se joue ailleurs, dans les œillades de candidats dont tout le monde, au fond, se fout. La vérité, c'est que notre société, comme toutes les autres, se juge à sa façon de traiter ses exclus; ça fait chrétien, ce que j'ai dit, mais j'assume. Foucault en parle avec une élégante précision dans la préface de « Folie et Déraison », affirmant qu'on pourrait « faire une histoire des limites - ces gestes obscurs, nécessairement oubliés dès qu'accomplis, par lesquels une culture rejette quelque chose qui sera pour elle l'Extérieur; et tout au long de son histoire, ce vide creux, cet espace blanc par lequel elle s'isole la désigne tout autant que ses valeurs (…). Interroger une culture sur ses expériences limites, c'est la questionner aux confins de l'histoire, sur un déchirement qui est comme la naissance même de son histoire ».

Le saltimbanque, l'immigré, le SDF, la prostituée, le prisonnier, l'homosexuel, le fou: autant de marges, autant de questionnements sourds, autant de dominations hors-champ, autant d'intouchables que Pouvoir et médias écartent de la Grande Histoire qu'ils veulent écrire. Alors une manifestation pour des sans-papiers, sans aucune star, pensez donc, on a certainement plus important, plus urgent à relayer.

L'Urgence: le mot est laché. Urgence à battre la droite, on réfléchira plus tard. Quand? Plus tard, je t'ai dit. Tais-toi et vote utile. Urgence à se gaver des slogans des uns répondant aux « thèmes » lancés par d'autres. Ecurie contre écurie, des priorités des candidats-partis se dessinent. Et la grande chambre d'écho médiatique les confirmera comme priorités, les martèlera comme autant d'urgences. Ce qui troublera l'historien du futur, penché sur notre presse, ce sera sûrement l'aplomb avec lequel les médias de masse classent ces urgences, ces enjeux, en situent les point critiques. Quitte à se planter en beauté. (Voir les journaux qui nous prédisaient un deuxième tour Jospin Chirac ou une victoire du « oui » à la constitution. Enjoy .).



Que le journalisme de sérail soit plus intéressé par les goûts musicaux, la taille des jeans et les photos de jeunesse d'un politique que par le destin de milliers d'enfants et de familles sans papiers, après tout, comment s'en étonner en ces temps difficiles de campagne? Mais putain, quand même, quand même...

A force de nous décrire ce qui est l'officielle « réalité politique » en se focalisant sur les communiquants qui n'attendent que ça, croient-ils que nous ne verront plus l'urgence, tangible et bien palpable, des raffles au faciès, près des bouches de métros, des soupes populaires et des écoles de nos quartiers? Mon Urgence à moi ne porte pas sur la sémantique du patriotisme cocardier, ni sur le choix des mots des candidats. Mon Urgence à moi, ce sont ces familles traquées, divisées, humiliées, raflées. Mon Urgence, on lui attache les poignets et les mollets au scotch dans l'avion. Alors les autres "urgences" attendront.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Ami, entends-tu l'appel à la "RESPONSABILITE HISTORIQUE du 22 avril" (la formule, y compris ses majuscules, est d'origine) relayé par mails collectifs de militants qui s'engagent dans le débat une semaine avant le vote, avec urgence et clairvoyance ? Un appel au vote utile et "RESPONSABLE (HISTORIQUEMENT du 22 avril)" lancé par des esprits pourtant pertinents et très peu grégaires (Wacquant, Balibar).

Saurons-nous les envoyer paître avec courtoisie ? Résisterons-nous à cette immense trouille, propagée d'abord par le candidat aux talonettes et à présent par "la France présidente" (l'espoir fait vivre), sur le mode : "bouchez-vous les oreilles et le nez, mettez de côté vos engagements et convictions et votez pour moi, parce qu'en face, c'est bien pire" ?

Voterons-nous Royal pour les mêmes raisons que nous votâmes Chirac 5 ans auparavant ?

Adso, a dit…

Pour semer encore plus le trouble dans cette réflexion dont je me sens proche, je te conseille de jeter un oeil au prochain billet, sorte de parabole faisandée sur la difficulté d'être "De Gauche" on those days...