Si on vous demandait un fait marquant sur la première ou la deuxième guerre du Golfe, il y a fort à parier que vous évoqueriez l'ambiance médiatique de ces jours enfiévrés. L'omniprésence des médias en période de guerre tient quasiment de la colonisation des imaginaires: qu'on se souvienne en France des nombreux articles d'incitation à la « haine du boche » en 14, et l'on constatera qu'en près d'un siècle, si le statut des médias s'est largement libéralisé, il demeure en période de conflit un fort parfum de bourrage de crâne à la « à Berlin la fleur au fusil » et à la « vous n'aurez pas l'Alsace ni la Lorraine ». Mais qu'est ce qui peut bien pousser des médias de plus en plus libres de contrainte à verser dans l'assommant panurgisme cocardier et dans la désinformation à la chaîne dès que ça chauffe?

A celui qui veut lire le monde, un outil logique phénoménal s'offre toujours à-propos. Le Rasoir d'Hanlon, que l'on pourrait résumer à la maxime suivante, dont je ferrai volontiers ma devise:
« N'attribuez jamais à la malignité ce qui peut s'expliquer simplement par la stupidité. »
Appliqué à notre situation, cela donne ceci: point n'est besoin de censure pour obtenir en temps de guerre une presse plus con qu'un comptoir de troquet. La pression d'un lectorat avide de sang, de chique et de mollard et la presse créant/répondant à ses besoins, cette machine s'emballe sans nécessité de surveillance par le pouvoir. La guerre rend con. La presse écrit donc, en guerre, pour des cons. Elle s'y prend donc le plus connement possible. Voilà, c'est une affaire qui roule.

Mais en temps de paix, me direz vous? Un exemple. Je viens de finir une retranscription d'une conférence de François-Xavier Verschave. parue sous le titre « De la Françafrique à la Mafiafrique »(1). Pour commenter rapidement, les rapports néo-coloniaux n'étant pour moi qu'une conséquence du vice intrinsèque du capitalisme, j'avais toujours vu les thèses sur l'impérialisme avec une certaine condescendance teintée de méfiance, comme on verrait un type se faire un cataplasme sur une jambe de bois et chercher à convaincre des mourants de l'efficacité du traitement. Je voyais, en homme de gauche, dans l'impérialisme « le stade suprême du capitalisme », et, à l'abri de cette formule vraie et efficace de Lénine, je faisais l'économie de l'analyse d'un fait politique crucial. Et Verschave est arrivé. Et le sentiment de scandale m'a submergé.

Méticuleux et incisif, il regroupe et recoupe les faits qu'on a oubliés et montre en quelques pages l'amplitude d'une emprise. Lisez le, c'est aussi court qu'édifiant. Mais venons en au fait. Évoquant les médias et leur traitement des dictatures Africaines, Verschave parle des dizaines de milliers de morts du Congo Brazzaville en 1999 (désolé, le lien est en Anglais, le lien français ayant disparu...du wikipédia francophone!) et compare ce qu'on en a dit, c'est à dire quasi-rien, aux articles concernant d'autres évènements dramatiques de l'année. Il montre comment les médias ont su dénoncer les abus (gravissimes par ailleurs) du régime de Mugabé et ont tu des massacres autrement plus important dans notre « zone d'influence ». C'est effarant: notre système médiatique a couvert par son silence un état de notre « pré carré » ainsi qu'un de nos importants fournisseurs de pétrole. Ayant peur de sombrer dans la complotite, j'invoquai alors le rasoir d'Hanlon cité plus haut. Le lendemain, passant devant un kiosque, j'achète « Marianne », alléché par la couverture suivante:

Un dossier sur les dictateurs. Et bien, ma foi, voici qui était une bonne occase de me rassurer à peu de frais. Ce n'était pas mon hebdomadaire préféré, mais, me suis-je dit, ils aiment tellement le scandale qu'ils ne manqueront pas de dénoncer au moins un des « gouverneurs noirs » de notre Françafrique. Sur les neuf dictateurs cités, on retrouve bien l'ami Mugabé et même...le roi du Swaziland. Mais point de nos protégés impériaux. Ce n'est, je le reconnais, qu'une coïncidence, et, ressortant mon « rasoir d'Hanlon », j'ai eu fort envie de justifier ces « oublis » par une inculture journalistique. Et puis le dossier ne prétendait pas être exhaustif. Enfin, quand même, évoquer le Swaziland (putain, le Swaziland!) et oublier l'immense Françafrique. On frôle le ridicule, n'est-ce pas?
Il ne s'agit pas de battre sa coulpe en gémissant, mais bien de voir l'assourdissant silence sur ce qui crèvera les yeux des historiens de demain.

Pour conclure, revenant au début de cette chronique, je me souviens que le paroxysme de la désinformation et de l'oubli d'informer est atteint en temps de guerre. Mais là, contre qui sommes nous en guerre pour ne pas évoquer nos interventions dans notre « chasse gardée », les nombreux coups d'états téléguidés, les fractures ethniques manipulées? Les indépendances ont masqué l'immense trame de pantins et de dupes, farce macabre dont le dindon est toujours le même, le fameux « ennemi » qui justifierait la chape de silence de nos journaux sur toute un pan du monde: c'est aux peuples d'Afrique et à leurs légitimes aspirations au bonheur qu'une « certaine idée de la France » a déclaré la guerre.
(1)« De la Françafrique à la Mafiafrique », François-Xavier Verschave, éd. Flibuste, 69p.



