La scène est connue. cette fois, elle se déroule chez des amis, à la fin d'une soirée gentillette en diable. La conversation s'engage sur un livre, « LE » livre du moment, ce livre que vous n'avez aucune envie de lire, tant ce qui l'entoure vous débecte. Ca sera le « Da Vinci Code » pour les uns, « Les bienveillantes » pour les autres, « Plateforme » pour ceux-ci, le dernier Vergès pour ceux là. Qu'importe: un livre que vous ne sentez pas trop, et si possible dont les médias ont décrété qu'il faisait polémique (polémique dont personne n'entendra plus parler l'été prochain, soit dit en passant).

Entre la poire et le fromage, la discussion bat son plein à l'autre coin de la table. Vient l'instant cruel, la minute maudite entre toutes, où entre deux remugles d'alcools frelatés vous sentez, envers et contre tout instinct de survie, que vient votre temps de parole, votre quart d'heure de gloire. Osez seulement une remarque à peine perfide (on peut moduler de l'arrogant « quelle merde! » au plus subtil « c'est un immense succès de librairie, on en parlait chez Cauet! »). Indiquez juste, du menton, que ce livre ne sera pas votre came. Une bonne âme, en face, piquée au vif, vous tiendra à peu près ce langage:
« Sale snob! Tu ne l'as même pas lu le livre, alors ferme ta gueule ».
Que répondre à cela? Pour ma part, il m'est arrivé de partager cette révolte, sans en arriver aux extrémités de cet argument: spécialement quand je vois le blocage de ma maman devant tout ce qui de près ou de loin ressemble à de la science fiction, ou devant la langue tirée par ma copine quand j'évoque tout ce qui se rapproche du western. Oui, j'ai vécu ces terribles obstacles. Mais l'argument « tu l'as pas lu »...
Si l'on suit cet argument, et bien il faudrait tout avoir lu. Devant l'immense production culturelle, il faudrait bien trouver un filtre; Et là, à part le bouche à oreille, il n'y en a que deux possibles: la critique ou la popularité. Arguer qu'on s'appuie sur la critique pour trouver de bonnes idées, c'est de nouveau se faire traiter de snob. Je me remémore le vif échange entre Michaël Youn et deux critiques littéraires, qui avaient osé dire à Mathilda May que son livre n'était pas excellent. Youn, dégouté de voir la promo faire place à la critique, avait accusé le fauteur de trouble de chercher la lumière à son compte, d'être inutile tant la popularité du livre de la danseuse actrice auteur était assurée. « Elle a pas besoin de toi, elle est déjà chez Flammarion ». A gerber.

Car ce deuxième filtre, la popularité, vous obligerait à lire les mémoires de madame Chirac, de Loana, ou l'oeuvre complète de Marc Lévy, populaires donc incontournables. Mais la puissance de l'argument de la popularité va plus loin: quand on énonce « comment peux tu critiquer ceci, que tant de gens ont lu et pas toi », le sous entendu est bien « qui es-tu, pour te penser au dessus de la foule? ». Et il y a derrière cette confiance en les masses acheteuses quelque chose qui part d'un bon principe mais qui s'étale dans la démagogie populiste. Le bon principe: voici que le marché confie la critique non plus à une clique bourgeoise écrivant par et pour elle seule mais aux gens de la population entière, permettant le foisonnement d'une culture populaire. Pas de Rock, de Jazz ou de Rap possible dans ce glissement.
L'effondrement de ce bon principe, c'est que si la critique comme clan n'a pas su découvrir Rimbaud ou Van Gogh, le marché culturel actuel, pris qu'il est à produire dans le sens de la tendance, n'aurait pas su non plus les faire émerger. Il ne faut pas compter sur l'édition de masse pour préférer le génie de la rupture à la continuation des tendances. Car il s'agit non pas d'élever, d'éduquer le spectateur, le lecteur ou l'auditeur, mais bien de lui vendre quelque chose. Et pour cela, mieux vaut lui proposer le chemin de moindre effort.
Ainsi notre société de consommation, après une formidable libération culturelle qui était à l'époque proprement subvertive, se vautre-t-elle dans la marchandisation de cette culture populaire. Des obscures mixtapes des quartiers, des breakers souterrains, des graphs sauvages au téléchargement payant de sonneries de R'n'B, aux chorégraphies prétendues « Hip-Hop » de comédies-conneries musicales à succès, au glissement du graph des murs interdits aux galeries et aux T-shirt siglés, il y a vingt ans de récupération, de mise sous plastique et de marchandisation. Il est de bon ton de voir dans cet enterrement de première classe une reconnaissance: pensez, du rap aux « Victoires de la Musique »...passons.
Pour appuyer cette production prolifique d' « artistes » calibrés qui répondent à une demande solvable, il faut une base idéologique, un « crédo » humaniste. Le libéralisme a subtilement répondu à cette demande. L'axiome est le suivant: en terme de culture, tout ce vaut tant qu'il trouve demandeur (entendez « acheteur »). En cela, choisir un bouquin ne différerait pas tellement d'opter pour telle ou telle marque de gâteaux, d'acheter un sweat de telle estampille plutôt que d'une autre. C'est l'immense hypermarché où « tout ce vaut » qui s'agrandit de domaines, pardon de rayons inédits. Songez comment ce filtre prétendu neutre formate jusqu'à la politique, au nom de l' « objectivité »: une télé supposée neutre veille à l'égalité des temps de parole de chaque groupe. Me revient le bon mot de Godard : « L'objectivité, c'est cinq minutes pour les juifs, cinq minutes pour Hitler ». Tout ce vaut, vous dis-je.

Alors pour finir, non, je ne l'ai pas lu ce bouquin à la con, comme je n'ai pas lu le programme de Le Pen (Mea Culpa), ni écouté ne dernier Larousso (Mea Maxima Culpa) ,comme je ne crois pas que « Fight Club » ou « Doberman » représente une quelconque subversion, comme je ne me précipite pas sur la béquée que le marché nous tend généreusement en toute démocratie. Snob? Anti-démocrate? Intello coincé?
Je vous emmerde, vous et votre paix des supermarchés, qui est celle des cimetières.
Bonne journée à tous.

Entre la poire et le fromage, la discussion bat son plein à l'autre coin de la table. Vient l'instant cruel, la minute maudite entre toutes, où entre deux remugles d'alcools frelatés vous sentez, envers et contre tout instinct de survie, que vient votre temps de parole, votre quart d'heure de gloire. Osez seulement une remarque à peine perfide (on peut moduler de l'arrogant « quelle merde! » au plus subtil « c'est un immense succès de librairie, on en parlait chez Cauet! »). Indiquez juste, du menton, que ce livre ne sera pas votre came. Une bonne âme, en face, piquée au vif, vous tiendra à peu près ce langage:
« Sale snob! Tu ne l'as même pas lu le livre, alors ferme ta gueule ».
Que répondre à cela? Pour ma part, il m'est arrivé de partager cette révolte, sans en arriver aux extrémités de cet argument: spécialement quand je vois le blocage de ma maman devant tout ce qui de près ou de loin ressemble à de la science fiction, ou devant la langue tirée par ma copine quand j'évoque tout ce qui se rapproche du western. Oui, j'ai vécu ces terribles obstacles. Mais l'argument « tu l'as pas lu »...
Si l'on suit cet argument, et bien il faudrait tout avoir lu. Devant l'immense production culturelle, il faudrait bien trouver un filtre; Et là, à part le bouche à oreille, il n'y en a que deux possibles: la critique ou la popularité. Arguer qu'on s'appuie sur la critique pour trouver de bonnes idées, c'est de nouveau se faire traiter de snob. Je me remémore le vif échange entre Michaël Youn et deux critiques littéraires, qui avaient osé dire à Mathilda May que son livre n'était pas excellent. Youn, dégouté de voir la promo faire place à la critique, avait accusé le fauteur de trouble de chercher la lumière à son compte, d'être inutile tant la popularité du livre de la danseuse actrice auteur était assurée. « Elle a pas besoin de toi, elle est déjà chez Flammarion ». A gerber.

"Jésus chassant les marchands du temple", de Giotto
Car ce deuxième filtre, la popularité, vous obligerait à lire les mémoires de madame Chirac, de Loana, ou l'oeuvre complète de Marc Lévy, populaires donc incontournables. Mais la puissance de l'argument de la popularité va plus loin: quand on énonce « comment peux tu critiquer ceci, que tant de gens ont lu et pas toi », le sous entendu est bien « qui es-tu, pour te penser au dessus de la foule? ». Et il y a derrière cette confiance en les masses acheteuses quelque chose qui part d'un bon principe mais qui s'étale dans la démagogie populiste. Le bon principe: voici que le marché confie la critique non plus à une clique bourgeoise écrivant par et pour elle seule mais aux gens de la population entière, permettant le foisonnement d'une culture populaire. Pas de Rock, de Jazz ou de Rap possible dans ce glissement.
L'effondrement de ce bon principe, c'est que si la critique comme clan n'a pas su découvrir Rimbaud ou Van Gogh, le marché culturel actuel, pris qu'il est à produire dans le sens de la tendance, n'aurait pas su non plus les faire émerger. Il ne faut pas compter sur l'édition de masse pour préférer le génie de la rupture à la continuation des tendances. Car il s'agit non pas d'élever, d'éduquer le spectateur, le lecteur ou l'auditeur, mais bien de lui vendre quelque chose. Et pour cela, mieux vaut lui proposer le chemin de moindre effort.
Ainsi notre société de consommation, après une formidable libération culturelle qui était à l'époque proprement subvertive, se vautre-t-elle dans la marchandisation de cette culture populaire. Des obscures mixtapes des quartiers, des breakers souterrains, des graphs sauvages au téléchargement payant de sonneries de R'n'B, aux chorégraphies prétendues « Hip-Hop » de comédies-conneries musicales à succès, au glissement du graph des murs interdits aux galeries et aux T-shirt siglés, il y a vingt ans de récupération, de mise sous plastique et de marchandisation. Il est de bon ton de voir dans cet enterrement de première classe une reconnaissance: pensez, du rap aux « Victoires de la Musique »...passons.
Pour appuyer cette production prolifique d' « artistes » calibrés qui répondent à une demande solvable, il faut une base idéologique, un « crédo » humaniste. Le libéralisme a subtilement répondu à cette demande. L'axiome est le suivant: en terme de culture, tout ce vaut tant qu'il trouve demandeur (entendez « acheteur »). En cela, choisir un bouquin ne différerait pas tellement d'opter pour telle ou telle marque de gâteaux, d'acheter un sweat de telle estampille plutôt que d'une autre. C'est l'immense hypermarché où « tout ce vaut » qui s'agrandit de domaines, pardon de rayons inédits. Songez comment ce filtre prétendu neutre formate jusqu'à la politique, au nom de l' « objectivité »: une télé supposée neutre veille à l'égalité des temps de parole de chaque groupe. Me revient le bon mot de Godard : « L'objectivité, c'est cinq minutes pour les juifs, cinq minutes pour Hitler ». Tout ce vaut, vous dis-je.

Alors pour finir, non, je ne l'ai pas lu ce bouquin à la con, comme je n'ai pas lu le programme de Le Pen (Mea Culpa), ni écouté ne dernier Larousso (Mea Maxima Culpa) ,comme je ne crois pas que « Fight Club » ou « Doberman » représente une quelconque subversion, comme je ne me précipite pas sur la béquée que le marché nous tend généreusement en toute démocratie. Snob? Anti-démocrate? Intello coincé?
Je vous emmerde, vous et votre paix des supermarchés, qui est celle des cimetières.
Bonne journée à tous.
