jeudi, août 30, 2007

LE SON DU SILENCE


Si on vous demandait un fait marquant sur la première ou la deuxième guerre du Golfe, il y a fort à parier que vous évoqueriez l'ambiance médiatique de ces jours enfiévrés. L'omniprésence des médias en période de guerre tient quasiment de la colonisation des imaginaires: qu'on se souvienne en France des nombreux articles d'incitation à la « haine du boche » en 14, et l'on constatera qu'en près d'un siècle, si le statut des médias s'est largement libéralisé, il demeure en période de conflit un fort parfum de bourrage de crâne à la « à Berlin la fleur au fusil » et à la « vous n'aurez pas l'Alsace ni la Lorraine ». Mais qu'est ce qui peut bien pousser des médias de plus en plus libres de contrainte à verser dans l'assommant panurgisme cocardier et dans la désinformation à la chaîne dès que ça chauffe?



A celui qui veut lire le monde, un outil logique phénoménal s'offre toujours à-propos. Le Rasoir d'Hanlon, que l'on pourrait résumer à la maxime suivante, dont je ferrai volontiers ma devise:

« N'attribuez jamais à la malignité ce qui peut s'expliquer simplement par la stupidité. »

Appliqué à notre situation, cela donne ceci: point n'est besoin de censure pour obtenir en temps de guerre une presse plus con qu'un comptoir de troquet. La pression d'un lectorat avide de sang, de chique et de mollard et la presse créant/répondant à ses besoins, cette machine s'emballe sans nécessité de surveillance par le pouvoir. La guerre rend con. La presse écrit donc, en guerre, pour des cons. Elle s'y prend donc le plus connement possible. Voilà, c'est une affaire qui roule.


Mais en temps de paix, me direz vous? Un exemple. Je viens de finir une retranscription d'une conférence de François-Xavier Verschave. parue sous le titre « De la Françafrique à la Mafiafrique »(1). Pour commenter rapidement, les rapports néo-coloniaux n'étant pour moi qu'une conséquence du vice intrinsèque du capitalisme, j'avais toujours vu les thèses sur l'impérialisme avec une certaine condescendance teintée de méfiance, comme on verrait un type se faire un cataplasme sur une jambe de bois et chercher à convaincre des mourants de l'efficacité du traitement. Je voyais, en homme de gauche, dans l'impérialisme « le stade suprême du capitalisme », et, à l'abri de cette formule vraie et efficace de Lénine, je faisais l'économie de l'analyse d'un fait politique crucial. Et Verschave est arrivé. Et le sentiment de scandale m'a submergé.


Méticuleux et incisif, il regroupe et recoupe les faits qu'on a oubliés et montre en quelques pages l'amplitude d'une emprise. Lisez le, c'est aussi court qu'édifiant. Mais venons en au fait. Évoquant les médias et leur traitement des dictatures Africaines, Verschave parle des dizaines de milliers de morts du Congo Brazzaville en 1999 (désolé, le lien est en Anglais, le lien français ayant disparu...du wikipédia francophone!) et compare ce qu'on en a dit, c'est à dire quasi-rien, aux articles concernant d'autres évènements dramatiques de l'année. Il montre comment les médias ont su dénoncer les abus (gravissimes par ailleurs) du régime de Mugabé et ont tu des massacres autrement plus important dans notre « zone d'influence ». C'est effarant: notre système médiatique a couvert par son silence un état de notre « pré carré » ainsi qu'un de nos importants fournisseurs de pétrole. Ayant peur de sombrer dans la complotite, j'invoquai alors le rasoir d'Hanlon cité plus haut. Le lendemain, passant devant un kiosque, j'achète « Marianne », alléché par la couverture suivante:


Un dossier sur les dictateurs. Et bien, ma foi, voici qui était une bonne occase de me rassurer à peu de frais. Ce n'était pas mon hebdomadaire préféré, mais, me suis-je dit, ils aiment tellement le scandale qu'ils ne manqueront pas de dénoncer au moins un des « gouverneurs noirs » de notre Françafrique. Sur les neuf dictateurs cités, on retrouve bien l'ami Mugabé et même...le roi du Swaziland. Mais point de nos protégés impériaux. Ce n'est, je le reconnais, qu'une coïncidence, et, ressortant mon « rasoir d'Hanlon », j'ai eu fort envie de justifier ces « oublis » par une inculture journalistique. Et puis le dossier ne prétendait pas être exhaustif. Enfin, quand même, évoquer le Swaziland (putain, le Swaziland!) et oublier l'immense Françafrique. On frôle le ridicule, n'est-ce pas?

Il ne s'agit pas de battre sa coulpe en gémissant, mais bien de voir l'assourdissant silence sur ce qui crèvera les yeux des historiens de demain.


Pour conclure, revenant au début de cette chronique, je me souviens que le paroxysme de la désinformation et de l'oubli d'informer est atteint en temps de guerre. Mais là, contre qui sommes nous en guerre pour ne pas évoquer nos interventions dans notre « chasse gardée », les nombreux coups d'états téléguidés, les fractures ethniques manipulées? Les indépendances ont masqué l'immense trame de pantins et de dupes, farce macabre dont le dindon est toujours le même, le fameux « ennemi » qui justifierait la chape de silence de nos journaux sur toute un pan du monde: c'est aux peuples d'Afrique et à leurs légitimes aspirations au bonheur qu'une « certaine idée de la France » a déclaré la guerre.


(1)« De la Françafrique à la Mafiafrique », François-Xavier Verschave, éd. Flibuste, 69p.

jeudi, août 23, 2007

CEINTURE NOIRE DE LUTTE DES CLASSES

De retour de vacances, je n'ai pu que constater avec amertume que les quelques bains de mer et longueurs de piscine que je m'étais imposés n'avaient pas équilibré les chawarmat, ni les couscous-boulettes que j'avais engloutis avec force sauce et appétit.

Putain de métabolisme.

C'est ma ceinture, une bricole à dix dollars fabriquée par des gamines de quatorze ans dans quelque dictature aux normes syndicales souples, un rêve du MEDEF « made in très loin » vendu en France avec une marge incroyable, c'est ma ceinture, qui, telle Phidippidès rendant l'âme en annonçant la victoire de Marathon par un glorieux « nenikekamen ! », c'est ma ceinture, dis-je, qui annonça ma prise de poids en rendant l'âme, elle, dans un moins glorieux craquement, façon « nik oummok ».


Chômeur fauché, retrouvant dans la déprime les 19° en août de notre climat tempéré, chômeur déprimé et maintenant en surpoids matériellement avéré, je me rendais, la mort dans l'âme, dans une de ces boutiques de fringues dont les marges insolentes assurent l'insultant monopole d'activité de la sape sur Paname (cherchez un boulanger à Rivoli, pour voir...). Face à moi, un râtelier de ceintures de toutes marques. Bien souvent, la seule différence entre les modèles est la griffe plus ou moins tape-à-l'oeil sur la boucle...et le prix. Et là, on atteint des summums. On passe de 15 à 110€ pour la même qualité.

Je venais de mettre la main sur l'inflation cachée. Les rouages de notre système marchand sont si logiques qu'en en tirant un bout, on a tout qui vient: mais qu'est-ce qui pouvait bien justifier ce prix indécent? Quand j'étais petit, entendez il y a dix ans, on justifiait ce genre de saut de prix (à l'époque un simple doublement, bien ridicule en comparaison du marché actuel) par un argument plus ou moins avéré: la qualité. On payait ce jean ou ces chaussures deux fois plus cher, au prétexte parfois vérifié que l'article allait durer plus longtemps. Ma foi, j'ai vu plus con comme raison.



Mais aujourd'hui, quand on achète un jean fabriqué par un styliste de sous-vêtements, des lunettes de soleil signées par le roi des tailleurs pour vieilles, ou un lecteur mp3 virgulé par un équipementier sportif, faudrait être bas de plafond pour y chercher qualité, efficience et durabilité. Non, c'est autre chose qui se vend. Une image, un style. Je ne parlerai pas de l'absurdité de claquer un sixième de SMIC pour une paire de baskets qui durera trois mois quand on ne fait pas de sport (merde, je viens de le faire), et pour la fluidité de mon monologue, je vais admettre (à mon dégoût) l'importance démesurée conférée au paraître. Le prolo et le bourge payent très cher des choses fabriquées pour que dalle, parce qu' il leur tient à coeur d'être « bien sappés ». J'admets, donc.

Après tout, dans l'histoire occidentale, nombreuses furent les périodes de faste vestimentaire: de la cour de Versailles aux dandys, que d'efforts, de recherche de style, de variations. A une énorme différence près d'avec maintenant: le souci de l'originalité. Et là, en ce moment, on peut chercher longtemps. Les gens portent tous les deux ou trois mêmes marques de baskets (le modèle clownesque en tissu à bout blanc étant un exemple typique de ce genre de raz de marée).

La mode de l'an 2000.

De la caissière à la fille de notaire, la même course à la banalité. Avec un facteur immense d'uniformisation: les multinationales de l'habillement, qui vendent les mêmes modèles au quatre coins du monde. Avec l'aberration de gens subissant plutôt que créant une mode qui se résume de plus en plus à de ridicules logos exhibés. Il est toujours amusant de constater, par exemple, que les grandes maisons de couture créent leur prestige à chaque défilé pour finalement faire le gros de leur marge sur des produits dérivés. Le voilà, le tour de force: vendre une image de luxe au vulgaire. Mais somment faire croire au gogo qu'il achète encore du luxe s'il retrouve les mêmes griffes dans la queue du MacDo?

Une fois, j'ai vu dans le métro deux types en train de se filer moulte mornifles et mandales. L'un d'eux, à court d'insultes et cherchant l'humiliation la plus puissante, acheva sur un « t'as même pas 20 € de fringues sur toi » (texto!) qui se voulait cinglant, ce pitoyable et contre-productif pugilat inter-prolétaire. Le fric, toujours le fric. La voilà la solution pour vendre l'invendable.


Grisbi rules, flouze rocks!

Il suffit alors d'appliquer une recette testée sur le marché des cosmétiques: vendre cher. Personne n'achèterait une crème de jour bon marché. Et bien c'est exactement ce qui se passe avec les fringues. Le prix s'auto-justifie: c'est cher, donc c'est bien...donc c'est cher. Que ça marche avec les ados, passe encore (en mon temps, j'ai moi-même saoulé mes parents pour une paire de Naïque). Mais d'avoir réussi à plonger tous les segments de la population dans cette dictature de la banalité boutonneuse, la voilà l'immense réussite du marché.

Et ma ceinture alors? J'ai pris la moins chère des plus banales. J'ai payé 25 euro pour une connerie qui a du coûter deux euros en matières premières, main d'oeuvre et logistique. J'ai engraissé de gros connards intermédiaires et détaillants qui vivent de la misère du monde et de la bêtise universelle, qui bâtissent les rêves bas de gamme avec du vent et de la sueur d'ouvrière asiatique. Je vais me faire un pt'it casse-dalle, tiens, ça me remontera le moral.