mardi, janvier 15, 2008

MA CIVILISATION DANS TA GUEULE

Vous avez entendu parler de « politique de civilisation » dans une des bouches les moins civilisées du paysage politique. Cela a excité votre curiosité, mais, de là à vous frapper tout un discours de notre omniprésent Grand Sachem, « faut pas pousser ». Et bien je suis comme vous: allergique à tel point à notre Obersturm-Prez', que j'en jette aux orties ma légendaire honnêteté intellectuelle. c'est dire. Je n'en peux déjà plus, et il me faut encore tenir quatre ans... « Politique de la civilisation »...pourquoi pas « bons baiser de l'Eden démocratique », pendant qu'il y est: La civilisation, mon cul. La liberté m'habite. (oui, c'était facile).

Aujourd'hui, je voudrais voir ce qui se cache derrière cette « civilisation », fouiller en aveugle les fondations de ce mot Bunker, pas en étymologiste, pas à coup de philosophie ou d'histoire, j'en serais bien incapable. Mais plutôt en agent-double de la séduction des mots, en traître au spectacle du discours, en espion au coeur du populisme. Je joue le jeu: Le chef parle de Civilisation. Je ne vais pas décortiquer le mot, juste me laisser porter par lui, par les mille sens fugaces qu'il charrie chez chacun d'entre nous.

La civilisation, son ordonnancement parfait de paysans disciplinés dans la vallée du Nil, ses armées rutilantes, son commerce florissant, de belles colonnes bien grecques ici, des pyramides jaunes pétantes là. souvenez vous des illustrés d'histoire de notre enfance, les ouvriers égyptiens suivant à la lettre les ordres d'un scribe bienveillant pour dresser, sans un cri, les merveilles architecturales qui sont encore là pour des Dieux disparus. Le beau spectacle des bateaux remplis d'aristocrates Grecs partis défendre leur liberté chérie (et non partagée) contre le perse, déjà grand Satan à l'époque. Les beaux vaccins des docteurs Français pour les Négrillons de l'empire, et le sourire des enfants d'Indochine devant le tableau du maître d'école.



Sa dégueule la richesse accumulée, ça rutile de progrès implacables, la civilisation. On le dit moins, mais si ça fait de belles photos, la civilisation, ça a aussi besoin d'ordre, d'exploitations, d'impérialisme et de voisins forcément barbares. Tout le monde vient s'extasier sur Versailles, et chacun oublie le sang, la bave, la sueur et les larmes que ce petit caprice a coûté à tant de gens. Ca fait moins joli sur les images d'Epinal, l'exploitation et l'inégalité. Et puis, mon brave Monsieur, quel poids ça a, ces crevards, face à la grandeur de la France/l'immortalité des pyramides/la conquête de l'Ouest (biffez les mentions inutiles)? Tout le monde s'en fout désormais. La civilisation demeure, elle, comme rêve d' Ordre, de contrôle de tout et de tous, de démesure et de sacrifice de tous pour le pays, la cité, la religion. Tout ce que j'aime, en somme.

Pour avoir une idée de ce qu'est la « civilisation » dans l'esprit de la droite, il suffit de regarder deux ou trois fois « des racines et des ailes », l'émission carte-postale des rêves formatés. Des Racines et des Ailes en Chine, c'est une visite de la Cité interdite, forcément. A Rome, c'était mi-ruines romaines mi-hyperbourgeoisie italienne actuelle. en France, ce sont « les gardiens des trésors de la république ». Je cite, en vrac, pour la saison dernière « Rendez vous à Biarritz » sur les bourges d'hier et d'aujourd'hui de la côte Basque, « Dans le secret des reines du Nil », « Le Grand Palais », « métiers de luxe, l'école de l'excellence »... « Des racines et des ailes », c'est la civilisation telle qu'on l'enseignait jadis, une sorte de Paris Match un peu snob, une histoire obséquieuse de la puissance et de la domination.



Moi, une « civilisation » comme celle-là, j'ai appris petit à l'aimer, à savourer l'efficacité de chacun de ses rouages, à admirer ses réalisations écrasantes. Ce n'est que plus tard que j'ai désappris cet amour de la discipline où l'individu s'anéantit pour une chose, si collective soit elle parfois. Et si j'aime me laisser séduire encore par les rêveries des grands palais d'antan et des fusées rutilantes, je goûte de plus en plus l'histoire des nomades, des barbares, des juifs, de la flibuste, des punks et des Touaregs. De leur vie intense à s'inscrire dans les jours plutôt qu'à se graver dans le marbre.

Mon point de vue se veut partial, sans valeur de vérité. Il s'est constitué par la lente sédimentation des rêveries adolescentes et le rejet forcément un peu caricatural de l'Ordre, de la division du Monde, de l'appropriation de tout, du travail aliéné, de la forme apaisée de totalitarisme disciplinaire qu'on voulait me refourguer. De ce que le grand Mamamouchi appelle justement la civilisation parce qu'il n'a plus rien à dire qui face crédible et qu'il préfère invoquer à demi-mot les grands récits.

Qu'il se les garde.


3 commentaires:

Anonyme a dit…

La "politique de la civilisation" de Sarkozy: le collier de 50cents + les lunettes de Karl Lagerfeld + le chapeau de G. de Fontenay + le livre de Eve Angeli.

Anonyme a dit…

Damn'it, C'est désormais clair ! Je le sentais mais je ne me l'avouais pas : tu as voté Bayrou au 1er tour... Gauchiste !

Anonyme a dit…

Un passage de Jean-Paul Demoule dans l'excellent "La révolution néolithique en France" qui viendra, si besoin était, confirmer tes brûlots limite de gauche :
"Le maintien du pouvoir repose sur la possibilité, pour la société, de produire des richesses en sus de ses besoins immédiats, et aussi sur la capacité des dirigeants à se les approprier. Pour cela, ils doivent sans cesse veiller à ce que la société ne se fragmente pas mais se concentre. Dans l'espace européen, plus ouvert et aux ressources abondantes de par le climat tempéré, la fragmentation a longtemps été possible et visiblement mise en oeuvre dès que, pour une raison ou pour une autre, la capacité de manipulation ou de coercition des élites s'est affaiblie. Mais, finalement, cet espace est devenu à son tour saturé, en hommes et en ressources potentielles, et constitue, à une autre échelle, le même "piège" que celui de la Mésopotamie ou de l'Egypte."