Tout semble se passer comme si on voulait faire de ce mode une grande usine, un grand champ de bataille, ou même un asile psychiatrique jumelé avec un camp de travail.
« Tu pousses le bouchon, coco », me direz-vous. Eh ben non. (et puis qui vous a autorisés à me tutoyer, d'abord?)
Une grande usine? Ben oui: travail hyper-divisé, réduit à des tâches hyper-spécialisées. A titre d'illustration, demandez donc à vos copains ingénieurs et sup de co de vous expliquer leur boulot, prenez deux aspirines et vous comprendrez que vous n'y pigez rien, et c'est bien normal, ça se passe comme ça dans la grande usine. « Senior adviser », « ana lyste LBO »...c'est quoi ces conneries? Heureusement, pour habiller les « chargés de mission junior backoffice », les « urbanistes réseau » et les « Benchmarkers du sourcing », il y a dans l'usine l' « enfant asiatique », modèle rustique et docile spécialisé, lui, dans le point de croix, mais s'adaptant aux fantaisies des modes occidentales du moment. Les ballons de foot pendant la coupe? C'est lui. Le nouveau sweat à la mode qu'on te revendra pendant les JO organisés tout près de son atelier? C'est encore lui. Pensez à lui la prochaine fois qu'un con-muniquant de la grande usine en costume « made in Myanmar » vous annoncera qu'il n'y a plus de classe ouvrière.
Dans la grande usine, on paye très cher des gens pour optimiser au maximum l'exploitation des hommes et de la nature: Cost-killers et ingénieurs sont là pour tirer le plus possible à court terme des ressources humaines et naturelles, jusqu'à les anéantir à moyen terme les unes et les autres. Tout est si bien optimisé et rationalisé qu'on court juste à la catastrophe générale.
Dans la grande usine, les espaces paysagés des cadres sont eux aussi optimisés et on les quitte tard le soir pour se rendre dans des salles de sport optimisées où l'on court sur des tapis comme des hamsters dans leurs roues, pour éliminer le trop plein de graisse animale accumulée à trop bouffer du boeuf cloné/puçé/hormoné/optimisé. C'est quand même bien fait.
Un grand champ de bataille? Ben oui. On pourrait citer à l'envie la mise en concurrence des tâcherons comme des cadres, l'ambiance « Dallas » de la gueguerre économique, les victimes collatérales de la soif de blé des actionnaires. Je m'en tiendrais à une illustration; Un soir, j'étais à une conférence de Miguel Benassayag, et il a juste dit qu'on vivait dans une société où les gens sont fiers que leur enfant soit un « petit loup », un chien de guerre bien compétitif. Un champ de bataille entre et dans les entreprises où les plus faibles sont écrasés, écartés de tout confort, si bidon soit-il.
Asile jumelé à un camp: le mot n'est pas si fort. Asile où les anxyolitiques et les antidépresseurs coulent à flot quand ce n'est pas à coup de muflées à la Tise et à coup de spliff qu'on cherche le court-circuit salvateur. Asile parce qu'on n'est pas biologiquement équipés pour tenir la pression contre-nature toute notre vie. Asile où la fin des idéologies, toute porteuse de liberté qu'elle aurait pu être, c'est souvent soldée par le vide de sens politique, spirituel et la folie du monde. Jumelé à un camp, parce que pour entretenir cet asile où l'on s'abrutit de spectacles pour oublier qu'on va mourir sans avoir rien fait, il faut que la machine tourne à fond, et il faut toujours des petits doigts de fée asiatiques frappées à la boucle de ceinture pour tisser nos pulls trendy et pour souder nos derniers gadgets électroniques.
Mais ces constats sont d'autant plus amers que personne en particulier n'est à l'origine de cet état du monde: j'envie presque mes copains plus complotistes, car, si tout cela était vraiment du ressort de la concertation d'un groupe, une grenade suffirait à régler l'affaire. Mais le système est ainsi fait que celui qui veut lui porter les coups ne saura même pas par où commencer. L'erreur de la lutte armée dans les années 70 en est la parfaite illustration. Les groupes armés ont montré bien malgré eux que frapper un général, séquestrer un industriel, tout cela ne sert à rien. Le changement par les urnes, lui, montre aussi toujours les mêmes limites, depuis deux siècles. Alors que faire?
C'est un long travail d'accumulation des micro-expériences autonomes, des petites utopies et des idées de toute échelle qui doit commencer. Un vaste tricot de toutes les rustines d'aujourd'hui qui dessinera le plan d'ensemble de de demain. Les Eco-warriors, une solution? Les AMAP une révolution? La sabotage une fin en soi? La critique une construction? Le couscous gratuit une loi économique pérenne? Certainement pas. Mais pourtant,c'est bien quelque part entre le parasitage, le détournement et le réenchantement du monde qu'on sent le goût d'une liberté, le parfum de quelque chose qui restera. Tout comme on lit maintenant la sociale démocratie et ses révolutions se profiler dans un cercle de réflexion bourgeois ou une émeute paysanne quelques siècles avant, j'ai une impression très forte, une forme d'intuition que les pièces du puzzle sont là, qu'il faudra des années pour les assembler, des années pour que notre chemin semble aux historiens de demain une évidence.
Je me trompe?
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire