Mettons que vous fassiez la révolution.
Vos spécialistes de la sécurité et de la stratégie vous disent qu'il faut mettre en place une police politique pour la défendre. Vous le faites ou pas, sachant qu'il s'agit de la survie de votre révolution? Vos scientifiques vous proposent d'expérimenter une bombe capable de vitrifier vos ennemis. Vous acceptez, vous refusez, sachant que tout vous pousse à la course aux armements? Vos économistes vous montrent comment exploiter à l'extrême vos ressources pour votre guerre économique. Vous appliquez, ou pas, au risque de compromettre les espoirs économiques de votre pays?

Ce sont de vraies questions, les seules vraies que devraient se poser ceux qui veulent changer les choses. Suis-je prêt, pour défendre ma révolution, à créer un KGB, Une « Tsar-Bomb », et un Tchernobyl, pour ne citer que les trois conséquences des trois questions citées plus haut? On balayera ma question d'un revers de main, en me disant que ces questions s'appliquent dans un Etat totalitaire et non dans nos bonnes démocraties (en faisant fi, par ailleurs de nos mornes lendemains bonapartistes de révolution).
Et là, c'est trop facile. Nos sociétés créent elles aussi des choses qui les dépassent, des sources d'aliénation. Imaginons, chose improbable: vous êtes de Gauche, vous prenez le pouvoir par les urnes. Pour la grandeur de la France, allez vous maintenir une armée et une bombe atomique d'un autre âge? Pour le rayonnement de votre économie, allez vous maintenir les réseaux françafricains, par exemple, et par là devoir vous coltiner des Denard et des Foccart? Allez vous maintenir des choix d'agriculture productiviste et aliénante et par là toujours plus « intégrer » (et donc industrialiser) une agriculture de moins en moins autonome? Allez vous, pour la sécurité des citoyens, organiser un vaste plan fichage et caméras et renforcer une police liberticide?

Comprendre que ce que l'on fait peut nous aliéner, nous dépasser, nous enfermer, c'est comprendre nos limites. C'est faire un pas de côté dans la folle course au « Progrès » qui se chante lui même. Il s'agit de comprendre que, si l'on « peut » tout faire (s'acheter une crème glacée XXL, investir dans la bombe atomique, créer des bagnoles qui vont de plus en plus vite), on ne doit pas tout faire, même au nom des idoles que peuvent être l'Etat, le Progrès, et même la Révolution.
Les gens qui sauront s'auto-limiter ne sont pas ceux qui savent déployer une ambition hors norme pour prendre le pouvoir. Ce ne sont ni les Bonaparte, ni les Sarkozy, ni les Lénine, obsédés qu'ils sont par leurs chimères. On me répliquera que seuls ces gens là ont l'ambition de gouverner, et s'en donnent les moyens. Je répondrai que le savoir gouverner, ça s'apprend. Et ça s'apprend en diminuant les échelles du pouvoir, en faisant tourner les postes, en pouvant révoquer les élus, en décidant en assemblée...en gouvernant, quoi. En comprenant que le pouvoir est notre affaire à tous, et pas seulement affaire de spécialistes et technocrates. Cela ne s'apprend pas pendant ces shows qu'on appelle les élections, ou des politiciens s'auto-proclament « spécialistes » du bon gouvernement, et qui par là troquent notre liberté d'un jour de vote contre l'efficacité de cinq ans de mandat.
Ca s'apprend en désarmant les pouvoirs, même les plus légitimes.

Pour finir, pour éviter de ce poser les trois douloureuses questions citées plus haut, (est-ce que je crée une police, une bombe, une armée...un Etat pour sauver ma révolution) il y avait peut-être un moyen...en tenant la promesse de donner le pouvoir aux conseils des travailleurs, plutôt qu'en le centralisant pour faire un ènième Etat aliénant, par exemple. A méditer, peut-être, aux heures Bolivariennes de la révolution Chaviste...


