J'ai découvert Albert Camus il y a une dizaine d'années, comme sur le tard, malgré moi. Et ses textes courts, nouvelles comme essais, ne m'ont depuis jamais vraiment quitté.
Pas de bol: Camus est « trop philo » pour être lu en cours de Français, « trop lettreux » pour être étudié en Philo; J'ajouterais que son positionnement politique et son opposition à Sartre l'ont certainement desservi, bien qu'il reste un des auteurs préférés des Français.
C'est Camus qui m' a appris ce que c'était qu'être un homme sous un ciel vide de Dieu, qui m'a appris le sens de l'engagement et l'épaisseur que donne au présent notre finitude, qui m' a appris a aimer la condition d'homme, malgré tout.
Dans le recueil de textes « l'été », qui suit les « Noces » chez Folio, il y a un très court essai, qui s'appelle « l'exil d'Hélène » et qui m'avais profondément touché.
Camus nous y explique que nous ne sommes pas les fils spirituels des Grecs, comme nous le prétendons, mais plutôt ceux des romains:
« La pensée grecque s'est toujours retranchée sur l'idée de limite. Elle n'a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu'elle n'a rien nié, ni le sacré, ni la raison.(...) Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. ».
Amer constat: « Nous avons conquis à notre tour, déplacé les bornes, maîtrisé le ciel et la terre. Notre raison a fait le vide. Enfin seuls, nous achevons notre empire sur un désert. »
Les limites: quel mot serait moins sexy, dans un contexte idéologique de progrès infini et de dépassement technique! L'émulation de la guerre froide nous a fait envoyer des hommes sur la lune, et, elle a permis, pour citer de nouveau Camus, « que des peuples enfants, héritiers de nos folies, conduisent aujourd'hui notre histoire ». Démesure des temps de l'atome, où « nous allumons dans un ciel ivre les soleils que nous voulons ».
Beaucoup de mes interrogations politiques datent de cette époque, et portent le sceau de l' « Exil d'Hélène ». C'est de là que je me suis mis aussi à interroger notre maîtrise du monde, notre absolue division du travail, notre folle course à l'accumulation et à la puissance. Et, lisant avant-hier après l'avoir entendue une entrevue entre Castoriadis et Mermet sur l'insignifiance, c'est à ce texte de Camus que je revenais en pensée quand je lus Castoriadis parler des limites:

« L'imaginaire de notre époque, c'est l'imaginaire de l'expansion illimitée,c'est l'accumulation de la camelote: une télé dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre...c'est cela qu'il faut détruire. Le système s'appuie sur cet imaginaire qui est là et qui fonctionne. (...) La liberté, c'est l'activité. Et c'est une activité qui, en même temps, s'auto-limite, c'est à dire sait qu'elle peut tout faire, mais qu'elle ne doit pas tout faire ».
Cette entrevue est l'objet d'une émission de Daniel Mermet téléchargeable sur le site « La-Bas » (cliquez ici), et trouvable en texte aux éditions de l'aube.
Bon été à tous!

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