
Je veux parler de ce que je connais le mieux: la souffrance psychique chez les jeunes de la classe urbaine des « nantis ». Je dois bien constater que les trois quarts de mes amies sont ou ont été en thérapie, que beaucoup de mes amis souffrent de formes plus ou moins cruelles d'angoisses ou de dépression. Que cette souffrance est obscène face à celle bien palpable et matérielle des damnés de la terre qui fabriquent nos jeans ou ceux qui vivent d'un RSA, je le confirme.
Et pourtant.
Cette souffrance chez les gagnants de la lutte des classes est pour moi la preuve tangible que cette société toute obnubilée de gadgets, nie la condition humaine, puisse que même les vainqueurs n'ont pas droit au bonheur. Mes amis cadres, sans métier réel, sans engagement politique, sans vie spirituelle, et bien souvent sans famille à fonder, en sont la parfaite illustration.
"Changer la vie"
Je refuse d'être pour autant réactionnaire: je ne justifierai jamais un illusoire retour aux aliénations d'hier. Mais je constate que la réinvention du monde et son ré-enchantement ce font attendre, eux qui devaient suivre la révolution des valeurs insufflée par nos pères. Nous n'avons pas changé la vie, nous la passons sur les divans des psys ou à chercher des applications pour smart-phone.

Je me refuse aussi à tout défaitisme.
Il existe, dans cet empire de morosité cloisonnée et fliquée, dans cette infantilisante société de consommation, des brèches d'un jour, d'un mois ou d'un an, les « Zones d'autonomie temporaires » chères à Hakim Bey, où reprendre son souffle. Il existe un matériel théorique terriblement actuel, celui des situationnistes et post-situ, celui de Vanegeim, d'Hakim Bey nommé plus haut, qui, au delà de la critique acerbe des aliénations du jour, donne des pistes intéressantes pour les révoltes d'aujourd'hui et à venir. Il existe de véritables expériences émancipatrices, je pense à celles des zapatistes du Chiapas, dans lesquelles la lutte est intimement mêlée à une profonde humanité qui fait la nique aux aspects les plus cyniques et froids du système.
De notre torpeur gadgétisée et/ou médicamenteuse, sachons garder espoir dans le fait que nous pouvons tout changer. Notre société n'a pas réussi à tout engourdir, et ça et là, ce sont d'authentiques étincelles de joies que d'autres sèment. Faisons à notre tour notre chemin d'homme, en créant le sens et le bonheur que d'autres ont oubliés pour nous.
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