Monsieur S gardera l'anonymat sous ma plume. J'en ai décidé ainsi pour sa sécurité. C'est bien dommage, car Monsieur S aime voir claquer son nom sur tous les étendards, c'est d'ailleurs comme cela, et pas autrement, qu'il compte devenir président de la république.
Monsieur S, on peut le deviner par le caractère sibyllin de mon propos, est un ministre en fonction, ou bien un candidat à une élection présidentielle, ou un chef de parti, ou même peut-être un peu de tout cela en même temps. Mais venons en aux faits:
Monsieur S apprend qu'une cité pleine de gens pas très riches a été le théâtre d'un règlement de comptes armes à la main. Bilan: un mort. Monsieur S est un humaniste, un humaniste chrétien de surcroît, comme il aimait à nous le rappeler il n'y a pas si longtemps. Alors il ne fait ni une ni deux, et il se rend à la cité pour témoigner de sa sympathie pour les victimes. Jusque là, tout va bien, on est dans la plus pure tradition d'une stratégie de communication vieillotte qui consiste à dire “on m'a filmé près de chez vous, ça veut dire que je suis hyper-concerné par vos misérables existences”. Bon normal, quoi.
En plus, ça tombe bien, on est en plein dans le dogme antique du précédant premier ministre, qui voulait voir ses collaborateurs en déplacement perpétuel, comme si cela allait tout changer. Du genre payer le tour d' hélico à une ministre de l'environnement pour la voir râler au dessus d'une nappe de pétrole sur la mer,ou même se déplacer en personne sur une plage pour shooter les boulettes de cette même nappe. Des trucs très utiles à la collectivité, on lui accorde, qu'il (se) repose en paix.
Donc, Monsieur S se ramène à la cité, façon Zorro. Soit. On était juste dans la démagogie, mais voici qu'on entre en populisme: Monsieur S le dit dans les micros opportunément sur place: il veut “nettoyer” le lieu. Et “au Karcher” s'il vous plaît. Oui, comme des chiottes communales. Monsieur S, Monsieur propre, va tout régler, grâce à la répression, promis juré.
Je n'ai jamais vu l'insulte autant confiner au discours politique bas de plafond. Expliquer au gens qu'ils vivent dans une ville à nettoyer, leur dire que quelques flics déguisés en robocop vont tout résoudre en une spectaculaire patrouille, c'est prendre les électeurs pour des demeurés, c'est draguer le vieux fond glaireux de lepénisme des idées reçues.
Ces derniers jours, Monsieur S s'est appuyé de la même manière sur une victime de fait divers pour remettre en cause le statut des juges. Un de ceux-ci avait en effet fait libérer pour bonne conduite, comme n'importe quel juge l'aurait fait, un type, qui a tué de nouveau après sa sortie de prison. Monsieur S nous l'a dit: ce juge devra “payer”. Il le sait bien, Monsieur S, que le peuple aime qu'on tape sur les institutions. Alors il n'hésite pas à remettre en cause à sa façon la confiance que toute la république à placé dans sa magistrature. Toujours au nom des victimes, bien entendu.
Comme je ne retrouvais pas mon catholique là dedans, ni même mon sympathique et efficace humaniste, je trépignais d'impatience à le voir mieux nous expliquer le sens profond de son discours. Et il est venu. A la télé, bien sûr.
Un matin, dans ma télé à moi, je vois une journaliste que j'aime bien lui ressortir texto ses propos. Sur le nettoyage à faire, il a répondu en gros qu'on était des taffioles de se choquer comme ça, (enfin c'est ce que j'ai cru comprendre) que lui, il voyait plus grave, qu'il pensait aux victimes. Sur les juges, à peu près kif-kif. Je pense à la victime, ma pauv'Dame. Et puis il a ajouté qu'il employait un langage plutôt franc (on lui accorde sans peine) et que dans notre pays, les politiques utilisaient des mots avec trop de lettres, et que personne ne comprenait, du coup.
Bilan: notre futur président (si, si) va utiliser jusqu'à la campagne des discours de deux cents mots de lexique, pour nous refourguer des idées dignes d'un comptoir de fachos, et justifier au nom de faits divers, qui existeront toujours, des politiques sécuritaires à vomir. Il racolera jusqu'aux plus poujadistes en prétendant être proche des Français d'en bas, en accusant les “bonnes consciences” de laisser faire, s'appuyant sur des exemples rarissimes et bien choisis. Il se fera élire sur le programme “des flics partout et moins d'impôts”, merci neunoeil, après avoir savamment instillé dans la pensée politique Française que nos rues sont pleines de tueurs et que les hauts fonctionnaires sont des incapables qui nous ont abandonnés, arque-boutés qu'ils sont sur les piliers de nos institutions (laïcité, indépendance des juges, politique d'immigration, j'en passe...tout doit disparaître! ).
Au fait, si Monsieur S passe après le scrutin, dites lui que les clés de l'Elysée sont sous le paillasson, et que je suis parti vomir, qu'il m'attende pas, je rentrerai tard.
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