mardi, novembre 14, 2006

UN POUR TOUS, TOUS PURIN!

Regardez bien l'image qui suit, au train où vont les choses elle sera bientôt interdite:



Mais non, ce n'est pas ce que vous pensez: il s'agit de notre urticante ortie, et non de l ' « herbe aux lapins » qui fait rigoler les jeunes quand on la fume. Mais que vient faire cette déplorable urticante dans ce billet d'humeur jadis si fougueusement politique? Bon. Poussez vous un peu, laissez père Castor s'asseoir et vous conter l'histoire qui suit.

Il faut savoir que l'ortie est utilisée depuis toujours dans le jardinage. Il existe encore, de nos jours, des gens qui préfèrent ainsi faire leur « purin d'ortie » plutôt que de courir systématiquement chez les marchands d'engrais de notre glorieuse industrie phyto-sanitaire. En plus des agriculteurs Bio à la lettre ou dans l'esprit, comptez aussi les jardiniers de plus en plus nombreux à redonner du sens à leurs gestes, à se rapproprier les savoir-faire horticoles de toujours, et à ainsi découvrir qu'on peut faire de délicieux légumes sans utiliser ni poudre bleue ni granulés roses fluos.

Un horticulteur de l'Ain, qui dispensait ce genre de conseils alternatifs, vit un jour les flics débarquer chez lui, saisir ses polycopiés de cours manu militari au nom de la loi. Que reproche-t-on à l'enseignant planteur? Officiellement, d'avoir fait la promotion d'un produit agricole « non homologué ». Plus précisément, le décret du 1er juillet 2006, en application de la loi d'orientation agricole de janvier 2006, interdit la commercialisation, la détention et la promotion de produits phytosanitaires non homologués. sanctions: deux ans, 75000 boules (enfin, je crois). Pas moyen donc de faire la promotion d'une méthode naturelle, efficace et peu onéreuse, bien que celle-ci ait fait ses preuves depuis-ci longtemps. Ceux qui proposent de chasser les pucerons avec de la moutarde, ou d'écarter les limaces des légumes en les attirant avec un verre de bière n'ont qu'à bien se tenir: la loi saura les entraver, ces salauds!



Avec une cervelle à peu près opérationnelle, on comprend vite l'intérêt que le bon vieux gros lobby du phyto-sanitaire a pu trouver dans une telle loi, puisse qu'elle revient à ne favoriser que les solutions chimiques. Sans être avocat à la cour, on peut aussi flairer le caractère profondément intrusif d'un tel règlement, qui interdit même à un prof d'évoquer une technique pourtant éprouvée ( pendant ce temps là, en Sorbonne, on remet un doctorat à une astrologue « people »... O tempora, ô mores! Mais je m'égare...).

Alors vous me direz, loi liberticide, certes, loi de peu d'esprit scientifique, certes encore, loi au service du poignon, re-re-certes. Mais, Coco, ajouterez vous, quoi d'neuf là dedans? Et pourquoi qu'tu nous embête avec tes embrouilles de paysan, alors qu'on est en pleine guerre du brushing et du slogan, campagne électorale oblige?

Eh ben je vous la fait courte et en trois parties, comme à l'école: primo, les gros trusts chimiques qui nous pourrissent les sols, la bouffe et les nappes phréatiques nous envoient leurs communiquants, façon « Thank you for smoking », prêcher la bonne parole polluante dans les médias et dans l'hémicycle, et ça, ça me gonfle. Car comme chez les Ricains, en France, de joyeux drilles du lobbying savent faire comprendre aux dirigeants que leurs bénéfices sonnants et trébuchants valent bien l'intérêt général.

Des exemples? Souvenez vous des députés viticoles qui ont réussi à faire échouer les projets politique de santé contre l'alcoolisme. Regardez la bagnole, sinon: officiellement, France terre de radars, sécurité routière je chéris ton nom, pas le droit d'invoquer la vitesse comme argument de vente dans la pub pour les voitures. Dans la réalité, le lobby de la caisse fais tout pour interdire le bridage des voitures à 130 (solution assez logique contre les grands et mortels excès de vitesses), parce que la vitesse...ça vend! Je passe sur le lobby du tabac, qui a su si longtemps faire rimer « cancer » et « addiction » avec bénéfices.

Le « primo » de mon argumentaire est assez clair (non?): c'est d'un lobby industriel fricophage de plus qu'il agit, de cette grande famille des « groupes de pression » prêts à brader la vérité scientifique, l'environnement et leur mère pour faire plus de flouze. Et avec un zeste de naïveté, on est en droit de se demander quelle est la légitimité politique de ces groupes régnant par et pour l'argent, et à l'encontre de l'intérêt général. Mais bon...



Secundo, cette affaire montre bien pour moi le caractère totalitaire du Fric-roi. Je m'explique: nous vivons dans une puissance agricole surproductive sous perfusion, où l'agriculture est rationalisée, où le bétail sera bientôt pucé, un bijou d'efficacité où le rendement règne en maître. Tenez, suffit de lire le sous-titre du premier chapitre du texte de la loi de janvier 2006, l'esprit y est: « Faire évoluer l'exploitation agricole vers l'entreprise agricole » (traduction: bande de péquenots, devenez les comptables d'une agriculture fordiste).

Mais depuis quelques décennies, voici que quelques courageux exploitants agricoles sacrifient un peu de ces sacro-saints rendements au bon sens, pour une agriculture plus raisonnée. Voici aussi que dans un pittoresque retour à la terre, le jardinage revient en force et que l'on redécouvre les saisons et leurs goûts. Voici, en somme, que le fait de planter, de récolter et de manger prend un autre sens, que l'on se réintéresse aux saveurs et aux techniques que le culte du rentable avait balayées. L'agriculture comme laboratoire d'un travailler, d'un produire et d'un vivre autrement.

Et là, Bing, les gros produits chimiques reviennent en force avec une nouvelle loi sous le coude nous pourrir les nappes phréatiques et nous épuiser les sols; et ce, jusqu'aux terrains, « sanctuarisés », des cultures du bio et du jardinage. Il n'y avait pas assez de fric à se faire et de terre à polluer avec l'agriculture surproductiviste, non, fallait venir nous emmerder jusque dans nos jardins. Fric roi, vous dis-je.



Enfin, Tertio: pour moi, l'aspect le plus profondément prédateur de cette loi, c'est qu'elle tend, sous prétexte d'une « professionnalisation » sinistre, à nous expurger d'un patrimoine technique commun, à diviser encore le travail, et à nous éloigner d'un lien essentiel avec le monde.

Pour faire une comparaison, parlons de la cuisine. J'aime faire la cuisine. Ce n'est pas très rentable vu le temps que ça prend, et mes plats seront toujours moins « safe » que les surgelés homologués. Mais j'aime ça, cuisiner, ça me coupe du train-train, du duo « travaille / consomme comme un dingue ». Ca me relie à des savoir faire, des tours de mains, des trucs qui se transmettent depuis toujours. Et ça me donne ce sentiment de souveraine liberté, qui me fait croire que quelque soient les conditions, je saurais me démerder pour me faire à manger. C'est une autonomie, une culture et un patrimoine commun. Et je n'aimerais pas que des mecs viennent me dire que pour éviter les intoxications, il faudrait désormais faire appel à des fiches de cuisine homologuées, qu'on pourrait me coffrer si j'osais conseiller de mettre du céleri dans la bolognaise, et qu'on fermerait les restaurants qui auraient mis du sel dans l'eau des pâtes alors que ce n'est pas encore dans le code. Surtout si toutes ces lois étaient inspirées par un lobby des barquettes surgelées!



c'est vraiment cet enjeu que je voudrais retenir pour la fin, celui de savoirs autonomes et indépendants. Nous sommes déjà coupés d'un grand nombre de savoir-faire, que notre société technicienne a confiés à des spécialistes. Moi par exemple, quand j'ai une fuite chez moi, et bien j'appelle un plombier, parce que je ne sais pas réparer la tuyauterie (rigolez, mais vous préférez vous faire livrer une pizza que d'essayer de cuisiner!). Je m'en remet à un spécialiste, homologué, et tout le toutim. Nous même sommes hyper-spécialisés dans nos professions et nos formations.

Mais ce qu'on gagne en « efficacité » dans cette très grande division du travail, on le perd parfois, à mon sens, en liberté, en diversité et en indépendance. Oui, on gagne du temps et de l'argent à appeler le plombier, à acheter des surgelés, et à faire appel aux engrais et pesticides pour son jardin. Mais, ainsi digérés, intégrés dans le système, qui sommes nous vraiment d'autre qu'un rouage, si nous n'apprenons plus à planter un clou, à faire notre jardin simplement, à faire cuire nos pâtes? et ne perdons nous pas ainsi, pour raisons de rentabilité, un aspect ludique, une source de plaisir pour nos vies?

Mais je m'emporte. J'espère au moins vous avoir montré les « amis de l'ortie » sous un autre jour! Bon je file, faut que j'aille herser ma rizière...

mercredi, novembre 01, 2006

VOX DEI

L'autre soir que je préparais ma bolognaise, le JT frappe à la lucarne de ma télé, avec mon Villepin en guest star. Mon ministre du néant et du quedalle me dit, les yeux dans la caméra, que oui, il faut filmer et téléviser les conseils des ministres, le tout pour que les gens « comprennent comment ça marche », et, sans rire, « pour que les Bastilles tombent ». Là dessus, les journalistes soucieux d'éclairer ces propos, se mettent à interviewer trois pèlerins/passants qui passaient par là, et qui face au micro, nous tiennent à peu près ce verbiage: Oui, c'est bien, « Power to the People », fume et fait tourner mon frère, et vote à droite, ou bien Non, c'est pas bien (Point).



Moi ce qui m'étonne, c'est que les personnes interrogées avaient l'air d'avoir plus de cinq ans d'âge mental, et que n'importe quel esprit critique pas trop mal dégrossi, quand on veut lui faire prendre une caméra devant des ministres pour la prise de la Bastille version « show-laser-2000 », a le droit d'utiliser son joker anti-proposition à la con, j'entends la réponse « feuque aufe ». Mais on peut essayer de comprendre comment une telle baudruche médiatique, de celles qui font « prout » en se dégonflant quand on veut les jauger, un tel non-projet peut taper au carreaux de millions d'écrans de télé en deuxième place au JT. Vous verrez, il n'y aura pas besoin de connivence entre médias et politiques, ni de complot: une bonne dose de médiocrité suffira.

Alors voilà, plantons le décor. Notre sémillant premier ministre est tellement bas dans les sondages qu'on risque de marcher dedans si on ne fait pas attention. Il utilise alors la ruse de sioux de son illustre prédécesseur Raf', alias « l'aigle du Poitou »: com-mu-ni-quer! Même, et même surtout si il n'y a rien à dire. Donc conférence de presse matin midi et soir, déplacements sur « le terrain », meubler, quoi.

Là-dessus, rejoignons la rédaction de notre vénérable JT : quoi de beau aujourd'hui? Ah, ouais, la conférence de presse de Villepin, regarde, y a même une invit'. Y aura peut-être de la bouffe, et puis s'est chauffé. Une équipe est donc envoyée. Et là, cerise sur le petit beurre, on complète le « Best of » de la conf' par un micro-trottoir à la con dans le coin. C'est généralement ce qu'on fait quand on n'a rien à dire sur un sujet, ou qu'on n'a pas envie de se casser le cul à analyser l'information. Un peu comme quand on demande après un assassinat aux voisins du meurtrier si ils se doutaient de quelque chose, si le type avait une sale gueule, ou bien après une explosion si ça a fait plutôt « bing » ou « boum ». Ca n'a aucun intérêt, ça n'apporte aucun éclairage, mais ça fait « à l'écoute » de l'homme de la rue.



Parmi les trois commentateurs anonymes retenus, pas un ne s'est posé la question de la pertinence d'une telle proposition. En même temps, si je mets à la place du journaliste, je vais pas forcément garder au montage un mec qui dirait « mais cette information n'a aucun intérêt, et je ne comprends même pas qu'on dépêche une équipe de crétins comme vous pour une merde pareille ». Non, on garde les gens qui ont l'air hyper-concernés, avec un avis bien tranché sur la question, si creuse soit-elle. On rentre au bureau, on monte, on sert encore chaud bouillant à des téléspectateurs perdus entre les coquillettes et le fromage blanc. Et là intervient le côté performatif du message: c'est une véritable prophétie auto-réalisatrice. Ben oui, ducon, si on te cale ce sujet en deuxième place du JT, si les gens dans la rue en parlent à nos caméras, ça veut forcement dire que c'est important!

Et voilà comment un non-évènement occupe l'espace médiatique. Vous voyez, pas besoin de conspiration, mais juste, à toutes les étapes de la diffusion, de médiocrité et de nivellement par le pas. Médiocrité du pouvoir qui, à court d'idée, tente à grands coups de déplacements inutiles et de formules à la con, de cacher le vide existentiel et l'inefficacité de ses propositions.

Média-crité des journalistes qui préfèrent diffuser n'importe quelle daube qui vient d' « en haut », quitte à devenir des agents de com sans esprit critique, plutôt que de rater une information « urgente »(?), si peu pertinente soit-elle. Titiller la curiosité du téléspectateur, être polémique, ouvrir nos concitoyens à d'autres pistes, les émerveiller des beautés du monde, les insurger contre ses injustices, Mais mon pauvre ami, à quoi bon! Pourquoi se faire chier alors qu'il suffit de mettre un nom sur une invitation, de filmer le prince et d'interviewer trois pingouins pour avoir de l' « information ».


Abrutissement , enfin du spectateur, qui donne raison aux marchands d'images les plus cyniques, lorsqu'il préfère l'info con mais près de chez lui aux sursauts d'un monde trop différent, lorsqu'il veut des belles images plutôt que des analyses, quand il zappe sur TF1 plutôt que sur Arte, quand il demande de la « proximité » nivelée vers le moindre effort intellectuel, du publireportage dans le sens du poil. Après tout, l' « information », prémâchée par les conseillers en communication, conditionnée par les médias arrive précuite dans nos télés- micro-ondes, avec ouverture facile, alors que demander de plus?

L'info prête-à-penser vous souhaite bon appétit!