samedi, février 10, 2007

INTERMITTENTS: RETOUR SUR UNE ACTION

L'automne 2003 fut chaud pour les intermittents du spectacle: en réplique à la remise en cause de leur statut, ils ont déployé une riposte aux fronts multiples. La Star ac fut le lieu de l'une de leurs actions. Une petite vidéo vous rafraîchira la mémoire sur cette action, puis vous pourrez lire une interview consistante d'un intermittent qui y participa.



envoyé par Morgan_Zabo


Donc on vient de voir la petite vidéo et je suis avec Victor-Erik HEILERNOT. Alors, c'était en novembre 2003, je crois. Est-ce que tu peux me rappeler ce qui s'est passé? Qui sont ces gens qui débarquent sur le plateau de la star ac'?

Les gens qui débarquent sur le plateau de la star ac', ce sont des intermittents, qui ont participé durant l'après-midi du samedi à un carnaval qui clôt une opération « semaine morte pour une culture vivante ». Il y a eu une série d'actions toute cette semaine là, qui s'inscrit dans l'ensemble de la lutte que les intermittents mènent depuis le protocole signé le 26 juin 2003, qui a gravement atteint les droits des intermittents d'une manière extrêmement inégalitaire.

Vous arrivez sur le grand plateau à la Plaine Saint-Denis. Comment vous avez fait?

Il y avait deux « groupes d'intervention », des « groupes d'acteurs » je dirais, un premier groupe qui se trouvait devant l'entrée principale du plateau, et un deuxième groupe, qui était à l'extérieur du plateau, à l'arrière du bâtiment. On s'était coordonnés. Et puis le premier groupe est arrivé à l'avant du bâtiment et a essayé de rentrer, disons qu'il voulait parler, ce qui a attiré l'ensemble des vigiles qui étaient autour du bâtiment devant. Ce qui a permis au deuxième groupe de rentrer par la porte de service, derrière, qui n'était plus retenue que par un seul vigile que nous avons délicatement écarté, et nous avons pu rentrer.

Il y a eu une tactique quoi, une certaine préparation...

Oui. Quand on part en action, le plus important c est que personne ne soit blessé, et le but et de pouvoir d'abord garantir la sécurité des gens qui participent et nous font confiance.

Mais c'est a échelle humaine comme opération. Vous êtes combien?

On est une centaine.

Ok. Ensuite?

Il y a une espèce de flottement, d'hésitation. Il faut savoir qu'au moment où le premier groupe est rentré, nous apprenons par talkie-walkie que le groupe de diversion est bloqué, donc on demande à ce qu'il entre sur le plateau pour assurer sa sécurité. Et puis, au moment où le mec prend la parole sur le plateau, il voit la sécurité bouger, et s'en suit une espèce de panique .Il s'interrompt parce qu'on lui dit par talkie-walkie qu'il y a des blessés,qu'il faut appeler un médecin. Au même moment, devant, les vigiles, après avoir contenu le deuxième groupe qui devait nous rejoindre dans un espèce de sas qui donne sur le plateau, ont décidé de les mettre dehors manu militari. Ce qui se passe, c'est que les vigiles en prennent un, il tapent dessus jusqu'à ce qu'il tombe par terre, puis ils passent au suivant.

« par l'exemple » quoi...

voilà.

Et vous, vous essayez de continuer?

l émission est coupée à l'issue de la pub, et il y aura diffusion d 'un Julie Lescaut à la place; à ce moment, les lumières sont coupées sur le plateau, les vigiles viennent s'interposer entre le public et les Intermittents présents sur le plateau, et ils font évacuer le public. Nous, on s'assoit sur le plateau, très tranquillement. Et il y a des scènes ubuesques: une petite fille en larmes, avec sa mère qui nous montre du doigt, et qui me prend au hasard et me dis: « ma fille est en larmes! vous avez gâché la plus belle nuit de la vie de ma fille! ». Entre les jambes des vigiles, je vois deux gars qui travaillaient pour l'émission, deux régisseurs , ils regardent...

Intermittents?

Intermittents, mais un peu muselés par le fait qu'ils travaillent pour Endemol, la boite qui produit la star ac' , et je leur dis: « alors les gars? ». Ils regardent à droite, à gauche, discrètement, et puis ils lèvent le pouce en signe d'approbation et de soutien, et disparaissent. Je ne les ai jamais revus. Dernière chose, une espèce de vengeance terrible des vigiles: leur chef débarque, attrape un des Intermittents au hasard, et lui dit : « toi, je vais savoir qui tu es, je vais venir chez toi et je vais tout niquer chez toi !». Le mec lui répond: « calme toi, on n'a rien contre toi; t'es le prochain sur la liste de la destruction des droits sociaux».

En quelques minutes, toute la chaîne de sécurité et de responsabilité qui pète un plomb, on diffuse « julie Lescaut ». Pas terrible comme résultat culturel, bravo (rires). Et qu'est ce qui se passe après?

Après l'émission, on nous fait croire qu'elle est interrompue. Ce n'était pas notre but, nous ne voulions que prendre la parole, et nous n'avions donc plus de raisons d être là. On décide alors de sortir rejoindre le groupe de l'extérieur. Et là, on voit les dégâts. On rencontre les autres qui sont assez choqués, par ce qu'il faut bien appeler une baston.
Et on décide d attendre, pour deux raisons: On était venus avec notre propre matériel, et on voulait que les vigiles nous rendent les caméras et les appareils photos qu'ils avaient saisis au cours de la dite baston. Deuxième raison, certains intermittents qui avaient été dans le groupe de l'avant s'étaient fait castagner la gueule, et voulaient profiter de l'arrivée des flics pour porter plainte. Et on attend. Et là, ça a été l'erreur.
On l'apprendra plus tard, alors que nous sommes tous devant le bâtiment, les flics sont alors accueillis par les vigiles, qui leurs expliquent ce qui s'est passé, et leurs désignent des gens. Parmi ces gens, comme par hasard, se trouvent deux intermittents qui ont pris des coups.
Ceux-ci se présentent justement pour porter plainte, et sont courtoisement embarqués. « Bien sûr, venez déposer plainte ». Un troisième a été appréhendé dans la foule, c'est à dire qu'on a vu cinq flics sortir leurs tonfas, et sauter sur le type dans la foule, pour le menotter. Et on les a coffrés au commissariat, parce qu'ils ont été désignés par les vigiles comme de potentiels agresseurs. Un autre Intermittent sera interpellé le lendemain, à son domicile .

Ambiance! Et après cet enchaînement....comment ça se passe dans les jours qui suivent...TF1 communique tout de suite, non? Qu'est ce qu'ils disent?

La première réaction, c'est celle du « parisien du Dimanche », avec un titre du genre « un commando d'intermittents interrompt la Star Academy »(1). Voilà. c'est la manière dont on est conspués par les médias. TF1...je n'ai pas souvenir de leurs premières réactions. le dimanche j'ai dormi toute la journée.

Au niveau justice, ils portent plainte?

Oui. les intermittents font 48 heures de garde à vue.

c'était déjà les nouvelles lois?

Non, mais la garde a vue de 24 heures a été renouvelée; une mesure comparable à celles propres aux affaires de terrorisme, de trafic de drogue. Les quatre intermittents sont toujours en procès à l'heure actuelle, mis en examen entre autres pour menaces de mort sur les vigiles, entrave au droit du travail. ils ont porté plainte de leur coté pour les violences des vigiles, et ils ont demandé que les deux plaintes soient dans la même procédure. comme par hasard, ce n est pas d'actualité. Disons que le juge d instruction a beaucoup de mal à instruire la plainte des intermittents.

Y a une plainte qui va très vite, celle de TF1, j imagine...

TF1 et Endemol ont voulu marquer le coup, au début. TF1 réclamant deux millions d'euro et Endemol a fait la gueule aussi. Ils sont venus rencontrer les intermittents pour arranger l'histoire, et finalement, ils ont tous deux relevé leurs plaintes. Ce qui fait qu'aujourd'hui, la procédure pourrait s'interrompre. Mais le parquet à décidé de continuer d'instruire et de poursuivre les intermittents. Il n y a plus de plaignants, c'est le procureur qui a décidé de continuer d'instruire.

ils en sont où du procès, c est fait, c est en appel...?

le proces a connu de multiples rebondissements. il a fallu deux ans d'instruction. La première comparution a eu lieu en 2005, et elle a été reportée de six mois, car les plaignants on demandé à joindre les deux affaires. La deuxième a eu lieu en septembre octobre 2006, et là, il s'est passé quelque chose de pas banal pour nous: on s'était organisés sur le modèle des faucheurs volontaires, pour déposer une procédure de comparution volontaire. C'est à dire qu'il y a eu une quarantaine d intermittents, qui étaient présents à l action, qui se sont présentés au tribunal en demandant à être jugés au même titre que ceux qui avaient été attrapés. Ca a foutu un certain boxon.
Prochaine étape, en mars 2007, où les magistrats et avocats doivent se réunir, non pas pour une nouvelle audience, mais pour déterminer le temps dont ils auront besoin pour l'audience de comparution qui aura lieu six mois plus tard.



tu peux rappeler l'enjeu de cette action? Que revendiquiez-vous? Pourquoi là, et à ce moment là? Rafraîchis nous la mémoire.

Le mouvement est né le 26 juin 2003 à l'issue de la signature par les syndicats patronaux et la CFDT (extrêmement minoritaire dans la profession) d'un accord qui réformait le mode d'indemnisation des intermittents du spectacle. La mobilisation a été très forte, pas parce que la majorité des intermittents était contre l'idée d'une reforme, parce que celle-ci, telle qu'elle était formulée, allait dans le sens d'une plus grande inégalité.

Comment ça se passait, normalement? rapidement... c est l' UNEDIC, c'est ça?

Les intermittents sont comme les autres travailleurs, dont le système d assurance chômage est orchestré par l'unedic, par les assedic, mais eux correspondent aux deux annexes spécifiques 8 et 10. Ils ont un régime particulier. La réforme en elle même allait dans un sens qui allait permettre aux gens qui gagnaient le plus de toucher encore plus d'argent du chômage, et de faciliter le maintien au régime d'intermittence des gens qui travaillaient un petit peu tout le temps. En sachant que le régime a été crée justement par rapport a une spécificité de nos métiers, qui fait qu'on peut avoir de grosses périodes de travail concentrées sur un temps court, et puis plus rien. Là, ça allait avantager des gens qui avaient déjà de hauts salaires et qui travaillaient un petit peu chaque mois. des gens qui par la structure même de leur emploi avaient toutes les possibilités d être embauchés en fixe, en CDI, donc de sortir du régime pour être engagés au régime général.
Par exemple les « permittents », tous les gens qui sont engagés comme intermittents de manière abusive. Par exemple, j'ai connu lors du conflit un preneur de son qui bossait pour France 2 depuis huit ans, avec le deal suivant: il faisait partie d'un pool de preneurs de sons, dans lequel la chaîne piochait; il travaillait ainsi trois ou quatre jours par mois sur des programmes variés. Le deal, c'est que la chaîne lui garantissait ainsi son statut d'intermittent. Elle ne le payait que 12000 francs, et du fait de son statut, il touchait 5000 francs de complément, pour lui faire ses 17000 francs.


Cette réforme là permet à de gros employeurs qui ne voudrait pas titulariser des gens de les maintenir dans le statut...

L'avantage pour des grosses productions, c'est qu'il y a moins de charges sociales, que les salaires sont moins élevés, et que ça maintient des gens dans une situation de précarité, dans la mesure où le contrat d'usage chez les intermittents, c'est le CDD.

Donc il y a eu ce remaniement vers plus d'inégalité et de précarité. A l'époque, c'était Aillagon aux manettes. Et le résultat actuel, on en est où? C'est passé?

Alors pour faire rapidement l'état des choses depuis 2003, la réforme a été adoptée par les partenaires sociaux puis entérinée par le gouvernement. La mobilisation a permis de faire sauter Aillagon et d'amener son successeur à mettre en place un fond transitoire qui permettait de rattraper les intermittents qui étaient virés du système. Tout dernier développement, c'est l'approbation par la CFDT d'un nouveau protocole d'accord, qui mène, entre autres choses, à la suppression de ce fond transitoire qui avait rattrapé environ 34000 intermittents, sachant qu'on est environ 100000. Et donc ce qui va se passer, c'est que le protocole de 2003 va s'appliquer pleinement a partir de maintenant.
en fait ce fond transitoire devient un fonds de professionnalisation, mais qui ne peut être sollicitée qu'une fois dans la carrière, dont le montant est fonction de l'ancienneté, et dont la finalité est la reconversion. Un moyen de faire sortir les gens du système.

Par des techniques qui prêteraient moins à révolte.

Je voudrais préciser, au moment de la lutte, y avait aussi une réflexion plus globale sur la précarisation qui touche beaucoup de secteurs autres que le nôtre. Quand on parlait à la Star Academy, on voulait aussi sonner l'alarme par rapport à cette politique du gouvernement qui allait vers toujours plus de précarité.

Vous avez voulu défendre ce statut là, d'intermittent. il vous a été fait ce reproche, même par des gens de gauche comme Marin Karmitz(2), de vous maintenir comme cela dans ce qu'il appelle, lui, un peu méchamment de l' « assistanat ». En quoi pour toi, ce régime est un régime d'équilibre? en quoi il te semble légitime que les intermittents...fais ta pub, quoi..en quoi c'est bien ce système?Explique ça aux gens qui ne sont pas trop en contact avec les intermittents du spectacle.

Sur le papier, un boulanger ou un artisan qui verrait les conditions de travail d'un intermittent, il rigolerait doucement. Il se dirait « c'est quoi ces feignants qui doivent bosser 507h par an? » (dans l'ancien système, pour toucher les assedic pendant un an (c est plus le cas) c'est ce qu'il fallait faire). Sauf que c'est une vision un peu réductrice des réalités de nos métiers. Chez nous, il y a une grande différence entre le temps de travail et le temps d'emploi. il faudrait presque faire un « vis ma vie » là-dessus: un intermittent doit déclarer 507h,et pour ces 507h déclarées, il va en faire énormément plus.
Un mec qui part sur un documentaire, tout son travail de repérage de lieux d écriture, de rencontre, de pré-production, n'est pas rémunéré. Et pourtant c est du travail. Toute l'activité de recherche de plan, de boulot de secrétariat, d'administration, tout ce boulot là, pris en charge par un intermittent n' est pas rétribué. Il y a une espèce de séparation entre le temps d'emploi et de travail, c'est ça.

Revenons sur le traitement médiatique; y a pas d autres chaînes, d'autres médias quiont voulu avoir un autre point de vue?

L'événement a été extrêmement important médiatiquement parlant. Dans la semaine qui a suivi, il y a eu une espèce de campagne de dénigrement de cette action de la part de TF1. Le mercredi, ça a un peu changé, parce que les intermittents ont convoqué de leur coté une conférence de presse au théâtre de la ville, alors occupé, pour présenter les images que eux avaient tournées, et qui montrent de façon extrêmement notable que ce sont les vigiles qui portent les coups. Donc là, la donne a été inversée, et le doute a commence à s'insinuer. Libé publie par ailleurs quatre extraits de cette vidéo dans l'édition du vendredi, je crois, ou on voit un intermittent se prendre, en quatre moments, un coup de poing dans la gueule par un vigile. Mais pour d'autres médias, il s'est passé des choses assez extraordinaires en terme de censure.

Raconte.

A l'issue de la conférence de presse du mercredi, il y a trois médias audiovisuels qui se disent intéressés par les images pour en faire quelque chose: France3 pour le 19-20, il y a arrêt sur image de D.Shneidermann sur la 5, et « c'est + clair », sur Canal+, de Daphnée Roulier, le samedi midi. Les journalistes ont tous fait leur boulot, montage, tout ça. Sur France 3, le rédac' chef de la semaine ne l'a pas accepté au 19-20, pour prendre des choses plus prioritaires. Quand est venu la fin de semaine, c'était trop tard le Rédac' chef du week-end, qui l'a mis à la trappe. Schneidermann a fait son boulot: il y a eu dans son émission un bout des images montrées, avec débat contradictoire. La chose la plus drolatique, en fait, c'est par rapport à « c + clair », de Daphnée Roulier.

C' est une émission censée amener un éclairage sur des événements télévisés...

ils ont interviewé le gars qui à parlé pendant l'action: ils lui ont fait commenter les images telles qu'elles étaient diffusées sur tf1, et expliquer « façon making of » ce qui se passait. Ils ont fait le reportage, et ils l'ont monté. Il n'a jamais été diffusé. En gros, le journaliste qui a monté ça le vendredi jusqu'à 2h du matin pour le samedi a été réveillé par téléphone le samedi matin, vers 10h par le numéro 3 de Canal, qui lui a dit « on ne diffuse pas ça ». Pourquoi? Les supputations qu'on a pu faire par la suite, c était que les droits dérivés des produits starac', c'était pour Vivendi Universal. Et Canal, c'était Vivendi.

L'album, les compils...

Voilà. Donc on pensait que Canal + ferait ses choux gras de taper sur tf1, mais ça n'a pas du tout été le cas, et c'est passé a la trappe. le journaliste n'a rien pu faire. Sinon, en radio, il y eu « vous écoutez la télé »...

...Ah, Fogiel!

Oui, mais c 'était la semaine d'après. On n'avait exigé de pouvoir revenir dans son émission de télé du vendredi, mais il a juste accepté qu'on fasse une interview radio sur Inter; ce qui avait beaucoup moins d'impact.
Du réchauffé, quoi...
Et nous, il nous a attaqués sur « est-ce que vous avez fait des actions violeeeeeeeentes »...et on lui a dit que la violence, elle venait du gouvernement.

Oui, toujours la question du « monopole de la violence légale »...Pourquoi vous avez choisi cette cible? Parce que c'était juste plus visible, ou bien parce que ça représentait une nouvelle image de la culture? est-ce que c'était...une pochade?

Des actions, il y en a eu beaucoup. Celle-là était très visible, et il y avait à cela plusieurs raisons: d'une part, on avait envie d'être sous les objectifs télévisuels, parce qu'on était dans une semaine morte pour le spectacle vivant: « éteignez vos télés » c'était le slogan qu'on voyait (à l'envers!). Donc il y avait envie de s'attaquer à ces médias, aussi parce qu'ils ont une portée plus grande en publicité. Il y a eu le journal de France 2 aussi.
Moi, je ne suis pas à l'origine de la décision de la cible, mais c est vrai que ce que donne cette émission à voir de ce qu'est un artiste, c'est assez déplorable; certes ce sont des gens qui travaillent beaucoup, mais on y voit aussi un système de compétition, d'écrasement, de one man show « c est moi le meilleur », de consensus « je chante avec tout le monde ».


Le pognon roi...

Le pognon roi, les gens qui viennent faire leur promo. il n'y a personne qui chante du Ferré, à la Star Academy...qu'est-ce c'est qu'un engagement artistique, une parole, qu'est-ce que c'est que d'aller travailler dans des endroits ou il n' y a pas de culture, de travailler avec une équipe, de travailler avec des textes difficiles et de les apporter au plus grand nombre, qu'est-ce que c'est que l'éducation artistique? Ces questions, qui sont pour moi au coeur de mon métier d'acteur, parce que je suis citoyen, ce sont des choses très importantes a faire passer, et que la Star'ac méprise, enfin, ça n'a rien à voir.

Oui c est une digestion par le marché. On voit bien le clash entre les poulains de la starac' et les intermittents en colère.

Chose très drôle, que je n'ai pas vue mais qu'on m'a rapportée: sur la chaîne qui diffusait en continu la Star Academy, sur internet, on a expliqué aux gens, aux jeunes de la Starac', qui sont en plus mis dans une espèce d'isolement total par rapport aux médias, à l actualité...

...Et oui, ils sont artistes éprouvette, isolés.. « loftés », quoi...

...On leur a expliqué qu'il ne fallait pas qu'ils s'inquiètent, qu'on avait préféré les mettre de coté, parce que les intermittents avaient été très violents. La directrice leur a dit ça, qu'on avait brûlé des voitures sur les parkings, mais qu'il ne fallait pas s'inquiéter, qu'un coup c'était les militants contre la tauromachie, une autre fois les Intermittents du spectacle...

...que vous, précaires, n'étiez que un tout petit peu de « sang sur les chiffres »(3), comme dit Ferré justement. Alors, maintenant, petite parenthèse. Les décisions elles étaient prises de façon collégiales, c est ça, ou bien vous étiez pilotés, y avait une commission?

Au niveau de ce qui se passait pour les actions, ce qui est très intéressant dans la coordination depuis 2003, c est que les syndicats et les orgas étaient très peu présents; ils existaient et étaient identifiés, mais le nombre de la mobilisation faisant, ils n'avaient pas beaucoup d'influence; ils étaient un peu neutralisés par le nombre, aussi bien la CNT, que d autre groupements...

Y avait pas de majorité qui aurait pu récupérer tout ça.

Il n'y a pas de récup', en fait et ça, c'était assez intéressant; il y avait une commission action, qui s'est un peu cooptée d'elle même, dans laquelle il n'y avait aucun syndiqué, ce qui donnait un coté « joyeux bordel » aux actions de la coordination. il y a des actions faciles qu'on a pu refuser de faire, alors qu'elles auraient eu un impact médiatique énorme...la CGT aurait pu dire « faut le faire »...mais en même temps, on a pu faire des trucs complètement dingues, comme le journal de France deux, la Starac(4)...

Plus spontanés...

Oui, comme le toit du Medef occupé(4), ou des trucs qui étaient complètement barrés, parce qu'il y avait pas de direction politique.

Mais c'est peut-être un moyen intéressant de court-circuiter cette façon de voir tout en termes de causalités: le combat, c'est déjà quelque chose en soi.

Tiens, quelque chose d'assez chouette: au début, on faisait confiance à la commission action qui faisait des trucs; et un jour sur une action, je faisait du repérage pour la commission, pour voir ou étaient les forces de police, tout ça, et en fait, il y avait plein d intermittents qui etaient là, à repérer aussi les lieux.Il y a eu une autonomisation/mutualisation des individus, qui devenaient membres a part entière de la commission action puisse que de leur propre chef, ils avaient plus ou moins choisi la cible et étaient allés repérer.


De l'action directe, en fait. il y a pas de monopole centralisé de la décision, et les intéressés agissent eux mêmes.

Mais sur une base de confiance quand même. Avec des référents actions, tout ça.

Cette structure, c'était dû au petit nombre, au feu de l'action? Comment ça se fait que ça ait marché, un truc aussi bordélique? Tu crois que ça aurait marché avec un truc très fortement centralisé...tu en tire quoi comme leçon , au niveau organisationnel?

Certainement qu'avec une structure plus rigide, il y aurait eu plus d'impact. Mais...comment te dire, le gros des troupes pour les actions, c' était pas des gens politisés. mais des gens mobilisés par l'injustice, qui ont connu une politisation...

...malgré eux presque , en fait. Comme les chômeurs qui manifestaient, etc...

Voilà. Et qui se sont rendus compte, en rentrant par le spectre d'une lutte sociale, de ce que voulait dire la censure des médias, de ce que voulait dire le pouvoir des puissants, l inégalité de traitement...ils sont rentrés par un concret: ils ont traversé par la lutte sociale tout un tas de champs de la société...

...qui normalement sont cloisonnés, oui.

Enfin, qu'on expérimente normalement pas comme ça. C'est à dire que les médias, pour quelqu'un qui n'est pas forcement politisé, et bien c'est une source d'information qu'il faut respecter. Il n'a aucune idée de ce que c'est que la censure des médias; un vigile, c'est fait pour protéger, ça ne tape pas. donc ils se sont rendus compte concrètement de tous les soubassements, des inégalités très fortes...

Ils ont concrètement vu les enjeux de la lutte.

Et puis j'ajouterais un truc, sans vouloir faire « saltimbanques tous poètes », c'est qu'il y avait un truc poétique, un peu foutraque, qui en même temps donnait envie de revenir, quoi.

Pas qu'une finalité qu'on vise, quelque chose en soi...

Avec aussi ce principe de mutualisation, qui n'est pas nouveau, vachement bien pour les gens pas politisés. C'est l'auberge espagnole, chacun apporte son truc: j apporte les projos, moi je sais ou trouver un salle, moi je sais filmer, moi je sais parler fort...mélange des savoirs et des compétences. Tout un tas de trucs mis en commun, vachement bien.

Au niveau de la lutte elle même: c'est 2003, c'est, grosso modo, le son plein de l'alter-mondialisation. il y a des liens avec d'autres luttes? Ca s'autogère, y a pas de hiérarchisation...ça sonne libertaire tout ça. Vous avez été rejoints par des intellectuels, vous avez reçu des témoignages de sympathie? Je veux juste situer cette lutte dans son contexte.

Oui, 2003, c'est la grande grève des profs. Pour ce qui est de la coordination région parisienne, il y avait un mouvement qui préexistait qui réfléchissait sur le précariat, le PAP « précaires associés de Paris ». Ce sont des gens assez proches de Negri et de ces thèses là, et qui sont venus donner une ossature au mouvement. Même si j'insiste sur le fait que le nombre de gens a diminué pas mal l'influence des groupes constitués. Nous, on a essayé de bosser avec les archéologues (5), on a bossé avec un reliquat de profs (pardon pour eux) :il y a eu l'interruption du débat avec Luc Ferry à la Sorbonne, où il y avai,t quand même on peut le dire, 90% d'intermittents et 10% de profs.

Vous les avez noyautés bravo!

Les mecs de Négri ont ramené ça, une espèce de réflexion plus globale sur la précarité et le temps de travail. Thèses de Negri que tous les intermittents ne partageaient pas: certains n'étaient là que pour les annexes 8 et 10, c'est à dire leur régime spécifique; mais il y a eu quand même une ouverture plus large sur la précarité, sur les luttes, sur le capital, le travail, la place de l'humain; la mutualisation, c est le grand mot, quoi.


Pour finir la dessus. On comprend que vous vous êtes battus pour le maintien d'un statut qui n'était pas forcement idéal. Qu'est ce que tu vois comme place pour les intermittents? Je ne te demande pas une utopie clé en main, mais quelle est la place de gens comme vous dans cette société vouée au profit, au marché...vous allez rester une exception? Conclus!

Deux choses: premièrement, la lutte risque d'être relancée avec le nouveau protocole qui supprime le fond de soutien, vraiment, on s'est fait enfler par le nouveau ministre de la culture. Donc la lutte va continuer, et il y a un vrai questionnement sur la relance d'un mouvement. Concernant la place de l'artiste, pour faire court et grossier, nous n'avons aucune « utilité », à part de faire de l'humain. Ca dépend comment on fait ce métier: je ne le fais pas simplement pour briller sous les caméras, mais aussi parce que je crois au théâtre comme médiateur, comme supplément d'âme, parce que je défends des grands textes. Je peux pas m'empêcher de penser qu'avant qu'il y ait des acteurs, il y a eu des conteurs, des colporteurs, qui échangeaient avec des humains, c est le lien. C'est du poétique et du politique. C'est fondamental. je peux pas vivre dans une société ou il n'y a pas ça. Ca m'est complètement étranger; Après, il y a la question de la « loi pour tous »...
Y a une vraie question pour la république: une loi elle est faite pour tout le monde, au delà des statuts individuels. Tu ne peux pas imposer à un artiste, à un comédien de travailler a la chaîne. Il y a aussi un problème de formation artistique, une sensibilisation aux arts de l'ensemble de la population. une transmission, c'est fondamental. une disposition aux arts, et parce que c'est aussi une disposition à l'autre.


site: www.cip-idf.org


1)Le Parisien du lendemain évoquera "un groupe sombre, amer, face à une assemblée très jeune, très colorée et parfaitement ludique".

2)M. Karmitz, in L'Expansion 29/10/2003

3)Ferré, in "Madame la Misère".

4)pour plus d'infos sur ces actions, direction le site www.cip-idf.org

5)Les archéologues étaient, en 2003 rentrés en lutte contre le gouvernement qui voulait faire passer une loi autorisant la privatisation des fouilles archéologiques.

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