jeudi, mai 03, 2007

LES DROITS DE QUOI?


Il est des moments politiques où la médiocrité devient un forme raffinée de brutalité idéologique. J'ai comme beaucoup regardé le débat d'hier, mi-rassuré de ne pas avoir vu la candidate effondrée sous les attaques de mauvaise foi de son interlocuteur, mi-déçu de les voir se rejoindre sur des points où l'humanisme même le plus artificiel aurait dû nous protéger des dérives populistes. Les deux candidats sont d'accord pour le traitement au cas par cas des sans papiers, seules les modalités pratiques les séparent à ce sujet. Ainsi la candidate explique-t-elle qu'il ne faudra pas annoncer de chiffre avant l'opération de tri. C'est tout? C'est tout. Lui proposait que le président rende des comptes devant l'assemblée. Plutôt que d'expliciter à quel point l'esprit de cette proposition était contraire à la séparation des pouvoirs, voici la candidate qui propose la même chose. Deux points qui sembleront peut-être anecdotiques mais qui en disent long sur nos temps de pensée unique (sa mère).

C'est le propre de la sociale-démocratie de répondre aux profondes divisions (de classe, en particulier) par des réformes sensées adoucir ces différences. Vous vous en doutez, c'est pour moi loin d'être une solution. Pour être très clair, pendant tout le siècle dernier, cette stratégie de la sociale démocratie (distribuer de grosses miettes pour acheter la paix sociale) a surtout servi à éviter les révolutions. C'est comme ça que cela fonctionne depuis les acquis sociaux d'après-guerre, concédés par la droite face au puissant danger communiste de l'époque. Depuis, la tradition politique de droite en particulier, consiste à masquer, réduire par le discours, ces différences évidentes (de classe, de revenu, d'accès aux droits...) (1). On s'habituait donc volontiers à un Chirac qui nous parlait en « président de tous les Français », cherchant à rassembler par le patriotisme France 98 par exemple, l'inconciliable. Il était dans son rôle, à la limite.

Aujourd'hui, la candidate de gauche reprend cette vieille recette. Son discours sur le peuple « fier » et « libre » de France, son lexique fortement emprunt de phraséologie chrétienne (« l'ordre juste » que Benoît XVI prônait, et le « Aimez vous les uns les autres » évangélique du discours de Charléty), ces refrains sur la famille, ses discours sur les petites entreprises, tout en elle cherche l'évitement du conflit. On est en plein dans le ventre mou du centre démocrate-chrétien. Et en face?

En face, et c'est là que l'on est malheureusement obligé de voter Ségolène, en face, on ne feint même plus de nier les divisions, on n'évoque même plus de projet commun pour le pays. On divise la France. Et en deux, c'est tellement plus simple. D'un côté, l'épicier qui se lève tôt, chevillé aux valeurs du travail, de la famille et de la Patrie, de l'autre, une anti-France qui glande, et triche dans le métro. Avant la droite mentait en nous faisant croire qu'un but de Zizou et quelques pommes nous rendraient l'unité par delà les classes. Maintenant elle cherche les coupables, liguant les prolos les uns contre les autres, flirtant avec le poujadisme anti-fiscal, dénonçant les intellectuels et les immigrés dans un populisme d'avant-guerre.

Le candidat parle au ventre des Français, à leurs instincts les plus bas. Haine de l'intello, peur du turc (islamiste, forcément!) (2), chasse au chômeur (comme si la misère du pauvre venait d'autres pauvres!), autant de flatteries à la mesquinerie et à la peur des braves gens. Et ça marche.

Devant ce grand bond en arrière idéologique nous ne pouvons nous abstenir. Le danger est trop grand: songez que les garde-fous les plus élémentaires ont été franchis par cette droite. Ainsi, les vieux réacs républicains se retourneraient dans leurs tombe en lisant le communiqué qui suit: déshonneur ultime pour notre candidat UMP, la respectable ligue des droits de l'homme invite à voter contre lui. Elle respecte ainsi ses statuts en mettant les citoyens en garde contre un projet et un bilan qui nuisent objectivement aux libertés et aux droits humains.

Lisez donc cette page de la LDH, et parlez en à vos amis sexy-centristes et gentil-droitistes, si vous en avez encore. De courte mémoire politique, leurs courants sont encore supposés défendre le socle républicain des droits de l'homme, au moins dans les mots. Retourner un républicain de droite en lui montrant pour qui il compte voter, telle est notre BA du jour. Amen.

PS: comme d'habitude, j'attends vos commentaires, questions et compte-rendus concernant vos rencontres du troisième type avec des mecs de droite.

(1) : Sur les stratégies de consensus et d'évitement du discours médiatique et politique, lisez « LQR, La propagande du quotidien », d'Eric Hazan, chez « Raison d'Agir ».

(2): Débat d'hier. Nicolas Sarkozy : "Quand vous aurez expliqué aux habitants de la Capadoce qu'ils sont européens, vous n'aurez fait qu'une seule chose, vous aurez renforcé l'islamisme".

Aucun commentaire: