lundi, juillet 23, 2007

AUX ARMES, CITOYENS

Que vaudrait-elle, une société qui n'interrogerait pas jusqu'aux pierres angulaires de ses valeurs? Je ne supporte plus les hochets verbaux, les mots-bazookas qu'un consensus médiatique et médiocratique du moindre effort impose par leur usage, jusqu'à la nausée. Le mot « citoyen » est de ceux là, de ces slogans de l'acceptation molle et de l'abandon de la vie politique à un symbole galvaudé.

Il ne se passe pas un jour où ne soit évoqué ce terme fourre-tout: les OGM et la biomètrie ont du mal à passer? On organise aussitôt des « débats citoyens ». On interviewe un passant qui manifeste sans étiquette? Il se dira sûrement «simple citoyen ». On veut inciter les gens à voter, à utiliser des agro-carburants où à prendre des nouvelles de leurs vieux voisins en cas de canicule? C'est un « geste-citoyen » qu'on demande.


Une série d'affiches de 68... avouez que c'est moins flippant que la série "Mao" de la dernière fois...

Derrière un mot, il y a souvent ce qu'on en attend. Ainsi, dire le mot « citoyen » sous ses différentes formes, c'est souvent rappeler une union, un consensus qui lierait chacun de nous par delà les clivages sociaux. L'invoquer, c'est appeler une histoire rêvée au secours devant les fractures sociales. C'est croire, sincèrement ou non, que le ciment républicain saura colmater les brèches profondes qui déchirent le pays.

Alors on évoque un âge d'or mythifié, grec ou révolutionnaire, comme si il suffisait de déterrer une révolution bien enterrée par l'ordre depuis, pour nier les dominations de tous ordre. Je me remémore la jeunesse populaire allant chercher sa carte d'électeur l'automne dernier, et les journalistes complaisants qui nous montraient les « racailles » d'hier, meute enfin pacifiée, récitant leur pensum façon manuel d'éducation civique, entourés d'anciennes stars du ghetto reconverties en rebelles de l'ordre: c'est par le vote qu'on changerait la situation, qu'on « ferait bouger » les choses. Responsables, les jeunes. Citoyens, quoi.


Cela aurait été presque touchant. Malheureusement, avec un peu de mémoire et un peu de cerveau disponible pas encore vendu à Coca, on ne peut que se souvenir d'une évidence: avec ou sans le « gouvernement qu'il faut » et à l'exception notable des avancées symboliques et concrètes de 81, rien ne s'obtient sans la lutte. Ca fait con, mais c'est pas faux. Le front Popu, me direz vous? Mais sans les grèves, sans les manifestations, le gouvernement aurait-il procédé aux réformes de 36 (1)?

Oui, presque touchant de voir des jeunes, le coeur plein d'espoir, aller aux urnes la fleur au bulletin, des lendemains qui chantent plein les rêves, oubliant leur statut de précarisés, ostracisés, prolétarisés pour croire dur comme fer en leur nouveau label: Citoyen. Et la cité, le temps d'un vote, se voyait ainsi réunie dans l'oubli commun des combats d'hier.


Fuyant l'image pas cool de classes populaires condamnées à des tafs tous pourris, les voici, nos jeunes, préférant la communion des soirs de coupe du monde et les sacrements républicains lénifiants à la révolte, à la prise de conscience, à la lutte. Le mot « citoyen », c'est cet appel incessant au rassemblement hypocrite qui arrange toujours les même et ne menace jamais rien. Avec une telle jeunesse, sûr que les tenants du pouvoir peuvent dormir sur leurs deux oreilles!

Notez que je n'évoque même pas les « débats citoyens » de la camarade Ségolène, parodie de démocratie participative qui a surtout permis à la candidate de se targuer d'un soutien populaire imaginaire autant que pratique: encore maintenant, elle nous fait le coup de ses 17 millions d'électeurs, forcément fervents et dont elle a si tendrement écouté les doléances.



Merveilleux « débats-citoyens », solution miracle qui, par la discussion calme et sereine, parviendraient au compromis solution à tout en évitant les si désagréables et désuets rapports de force. Combien invoquent encore ce type de mascarade, à propose des OGM, du nucléaire ou de la biomètrie? Comme si la société devait sagement trouver un compromis avec les semenciers et les pollueurs de toute espèce...J'imagine le bilan « Ok, les gars, des OGM, mais seulement sur 37% du territoire. Et vous n'irradiez que le Cotentin, et pas trop fort. Le fichage des gamins, ok, mais seulement à partir de six ans ».

Allez, imaginons ce qu'auraient donné des « débats citoyens » avec le pouvoir, en d'autres temps: « Ok, tu restes monarque absolu, mais sauf les Dimanches et jours de fête. L'esclavage est aboli aux deux tiers. Et on a droit à deux jours de congé par an. Négociables, bien sûr». Enterriner les rapports de forces existants à coup de pseudo-dialogues avec les dominants, je sais pas vous, mais moi ça me fait rêver.

Allez, bonne nuit, citoyens.

(1) Les grèves avaient commencé avant la prise de pouvoir du gouvernement et les accords de Matignon seront concédés par le patronnat en échange de la fin de l'occupation des usines.

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