Je me remets à peine des kilos de bouffe qui ont fait exploser ma ceinture cet été. C'est dire que je n'ai prêté qu'une attention toute embrumée au discours de Dakar, prononcé par notre président devant un panel d'étudiants Africains bien choisis. Il faut dire, à ma décharge, que le traitement médiatique de ce discours a été bien léger sous nos latitudes, en comparaison des réactions qu'il a suscitées en Afrique. C'est donc par un petit commentaire d'Emna sur mon dernier billet que j'ai été alerté d'un «
Là-bas si j'y suis » concernant le fâcheux discours et son analyse. L'émission de Mermet est a
ccessible en ligne par ce lien, et je vous invite à vous plonger dans les 42 minutes d'une croustillante dissection de la pensée néo-coloniale début de siècle dont on compte encore nous gaver. Comme vous êtes super sympas, je vous mets en plus
sur ce lien la retranscription du discours.
Notre temps étant précieux en cette fin d'été (?), je pense que ça vaut le coup, pour ceux qu'ennuieraient les deux documents cités plus haut, de se pencher sur les quelques extraits que je souhaiterais citer et commenter, pépites d'un discours qui se voulait, comme d'hab', « de rupture » et dont l'ambition était (sans déconner) de marquer un tournant aussi significatif que l'a été pour notre politique impériale le discours de Brazzaville du Général de Gaulle.

Ca attaque fort: après de belles salutations dans un pur style père blanc, une première « rupture »:
" Je veux, ce soir, m’adresser à tous les Africains qui sont si différents les uns des autres, qui n’ont pas la même langue, qui n’ont pas la même religion, qui n’ont pas les mêmes coutumes, qui n’ont pas la même culture, qui n’ont pas la même histoire et qui pourtant se reconnaissent les uns les autres comme des Africains. Là réside le premier mystère de l’Afrique."
Vous me direz, c'est vrai, il y a « rupture » d'avec la vision des Africains-Banania-tous-pareils, vision que j'avais évoquée dans mon super billet. Pour traduire, les Africains sont capables, contre toute attente, de partager des traits communs dans une diversité culturelle importante, et, révélation stupéfiante, ils en sont même conscients. Incroyable! Les noirs, pardon les africains, capables de comprendre, comme le font les européens depuis des siècles, leur diversité dans l'unité! Le grand « mystère » que voilà.

On continue: après quelques mots niveau CE2 expliquant aux indigènes que dans la suite du discours quand il parlerait des « hommes » cela voudrait dire « les hommes et les femmes », il enchaîne sur un touchant Mea Culpa plein de bons sentiments. Il parle ainsi des européens qui ont « désenchanté l'Afrique », « banni les dieux », qui se sont crus « plus puissants que l’âme africaine, plus puissants que les liens sacrés que les hommes avaient tissés patiemment pendant des millénaires avec le ciel et la terre d’Afrique, plus puissants que les mystères qui venaient du fond des âges. », qui ont abîmé « un imaginaire merveilleux » et « une sagesse ancestrale » . Ah la magie africaine, ses cultes primitifs de grands enfants imaginatifs en pagne, son mode de vie de bon sauvage de l'âge de pierre! (les sacs à vomi se trouvent sous l'accoudoir à votre gauche). On n'avait pas atteint une vision si stéréotypée de l'Afrique depuis l'inoubliable « Africa », de Rose Laurens (lien vers les paroles ici).
S'en suit un bilan frauduleux façon « 50-50 » sur la colonisation, où l'on met implicitement sur le même plan l'exploitation coloniale et les « aspects positifs », thèse se voulant équilibrée qui nous avait fait enrager il y a peu (voir billet « un jour en colonie ») et qui fera rire jaune les générations futures qui se pencheront sur notre traitement historique actuel. Le président ajoute, avec bon goût:
« La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution ».

Là, on frôle le mensonge éhonté. D'abord parce que si la colonisation n'explique pas tout, elle a quand même sévèrement hypothéqué les chances pour l'Afrique de partir sur un bon pied dans le concert des nations. Alors ce genre de vérités, venant de la France... Ensuite, et surtout, cette analyse d'une Afrique totalement indépendante et donc responsable de tout ce qui s'y passe ne résiste pas à une étude sereine des réseaux qui, de France, ont saboté toute aspiration à un essor africain dans notre « pré carré ». La France, pas responsable des guerres, des génocides, des coups d'état et de la corruption? Je préfère ne pas m'attarder sur cette vision au mieux naïve au pire machiavélique de l'histoire de nos relations à l'Afrique, et je vous invite à vous reporter au « De la Françafrique à la Mafiafrique » de Verschave aux éditions de la Flibuste ainsi qu'à « Rwanda, un génocide français » de Mehdi Ba, chez l' « Esprit Frappeur », courts essais fort éloquents sur ce thème de la responsabilité française dans le drame africain.

Le discours enchaîne sur la condamnation d'une "tentation de pureté" culturelle africaine bien imaginaire, dont les analystes sont bien en peine à en trouver trace dans l'opinion africaine . Mais, et ça fera rigoler les jeunes qui surpeuplent les mégalopoles africaines, on revient vite au thème de l'éternel paysan africain en « symbiose avec la nature ». Ah! l'éternel Nègre si agile dans son élément! Son bon sens de Cul-terreux et d'homme des bois dont nous avons tant à apprendre! Et là, c'est un monument d'ethnographie coloniale. Accrochez vous:
« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. (...) Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. »
Achille Bembé, dans l'émission de Mermet, y voit un relent d'hégelianisme primaire. moi, j'y vois, armé de mon rasoir d'Hanlon, une pensée de comptoir, colonial ou de Zinc. Et tout ça prononcé à la faculté « cheikh Anta Diop », grand historien africain, avouez que ça ne manque pas de bon goût.
Après les banalités d'usage sur l'Afrique éternelle, le discours se conclut par un écoeurant appel à la bonne volonté africaine, comme si il y avait égalité des chances, comme si les rapports de force Nord-Sud n'existaient pas:
« Jeunes d’Afrique, vous voulez le développement, vous voulez la croissance, vous voulez la hausse du niveau de vie. Mais le voulez-vous vraiment ? ».

Les africains ont peu à attendre d'une « rupture » qui ne changera rien au fond. La vision des relations Franco-africaine impulsée cette année, c'est un pas en avant trois pas en arrière. On reconnait une erreur pour alligner derrière quatre contre-vérités. Pour le reste, on note de charmants effets d'attention, sans aucune remise en cause des rapports de domination existants. Dans ce discours d' « ami de l'Afrique », est il question de la fuite des cerveaux que notre « immigration choisie » drainera encore plus systématiquement qu'avant? Est-il question, dans ce discours qui se veut « sincère », de la réalité des rapports de force entre nous et notre ancien empire? dans cet appel à la bonne volonté des africains vers plus de démocratie, est-il question de notre soutien aux potentats locaux, de notre emprise néo-coloniale? si ce discours de Dakar reflète la vision qu'a la France de l'Afrique, alors rien n'a vraiment changé depuis la dernière présidence, quand Chirac disait:
«Ils sont joyeux, parce que les Africains sont joyeux par nature. Ils sont contents. Ils voient qu'il y a un monsieur qui passe, cela leur permet d'être sur le bord de la route. Ils sont contents, bien ! ».
Sans commentaire.