dimanche, janvier 27, 2008

LES PIEDS SUR TERRE

J'ai de la chance: le consensus actuel est tellement réactionnaire, qu'il m'évite de trop m'engueuler avec mes camarades du centre gauche. Mais je sais que tôt ou tard, les questions de fond reviendront. Et là, je vais me reprendre les mêmes remarques: vous n'êtes que des irréalistes, des utopistes béats, vous n'avez aucune solution, vous refusez l'évidence du marché comme horizon indépassable, bande de punks. Deux solutions dans ce cas: la première, se braquer et gueuler plus fort. Mouais. La plupart de mes copains auraient tendance à réagir comme cela. Dans le genre, dernièrement, j'entendais Besancenot, que par ailleurs je respecte, dire qu'il souhaitait une gauche aussi décomplexée que la droite l'est en ce moment. Fausse bonne idée, à mon sens.

La deuxième solution, c'est l'exigence dialectique de prendre la critique en pleine gueule. C'est un exercice douloureux, une remise en question profonde et si périlleuse que je comprends ceux qui s'y refusent: après tout, est-ce que les tenants de l'ordre, si juste soit-il, font ce travail si dur sur les fondements de leur politique, est-ce qu'ils remettent en cause une seule seconde leurs dogmes (capitalisme, démocratie parlementaire, croissance, libéralisation des échanges, mais aussi choix du nucléaire et politique sécuritaire)? La réponse est: non.


Illustration pour une édition de l'Utopie, de Thomas Moore


Il faudrait cependant que je soit un peu con pour n'avoir jamais entendu les critiques, et pour leur nier toute valeur de vérité. Et pourtant...

Après un examen simple, naïf de la situation, ceux qui ont encore un peu de bonne foi devraient se poser des questions sur le bien fondé de ces dogmes, de leurs pierres angulaires. Cela fait si longtemps que le capitalisme nous promet des lendemains qui chantent, avec paix, progrès, pognon pour tous à la clé. Ca marche tellement bien que nous sommes structurellement au bord d'une crise financière majeure. Nous n'avons pas réussi, malgré la généralisation des échanges économiques sensés apporter la paix, à empêcher les guerres. Et, dans un monde toujours plus inégal, nous carburons à la surproduction tout en créant la rareté dans une société d'abondance.




Ce que ce système nous a par contre apporté, c'est les risques pour tous et les bénéfices pour quelques uns. C'est le passage des anciennes dominations à l'inégalité menée à son comble. Nous avons eu le bon goût d'éloigner les guerres et la lutte des classes « hardcore »de notre territoire: nous n'avons fait que rediriger nos ventes d'armes vers l'extérieur et délocaliser notre classe ouvrière, et, par là, non pas éliminer les heurts d'hier, mais les éloigner assez loin pour ne pas trop les voir. Nuance. Des souffrances du monde aux risques qui pèsent sur tous (risques nucléaires, industriels, écologiques,financiers et même alimentaires), tout dit aux tenants du TINA (There is no alternative) l'ampleur de l'échec de leur système.

« Mais alors, tu as quoi à proposer? ». C'est ce qu'on me demande souvent. Comme si je pouvais avoir un plan clé en main. les pionniers du système actuel, eux, avaient ils tout prévu, avaient il un mode d'emploi? Comme si un type était arrivé, au dix-septième siècle, en pleine monarchie de droit divin, et avait crée ex-nihilo toutes les instances politiques, les commissions, d'arbitrages, mais aussi tout le système économique et ses agents, et qu'on avait plus eu qu'à suivre la recette. L'histoire ne se construit pas comme ça.

Baruch Spinoza


Par contre, ce qui est sûr, c'est qu'à chaque fois dans l'histoire que quelqu'un a parlé de remise en cause profonde du système, il s'est sûrement pris ces mêmes critiques dans la gueule. Parler de démocratie dans un dix-septième siècle imprégné d'absolutisme, par exemple, c'était être un doux dingue. Et pourtant qui, parmi mes détracteurs, remettrait aujourd'hui en cause cette conquête de la démocratie? Autre exemple, pour critiquer de la société industrielle, il fallait être un sacré illuminé à l'époque des trente glorieuses: aujourd'hui, même à droite, on est bien obligé de reconnaître que les chevelus n'avaient pas tout à fait tort en tirant la sonnette d'alarme écologiste. Et je pourrais multiplier les exemples de ce que personne ne remet en cause maintenant et qui fut une utopie méprisée jadis.

Les rêveurs d'hier ont eu raison: leur seul tort a été d'avoir critiqué l'ordre de leur époque alors que leurs contemporains hurlaient avec les loups. Laissons donc les loups d'aujourd'hui hurler comme ceux d'hier et construisons l'avenir.



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