La deuxième solution, c'est l'exigence dialectique de prendre la critique en pleine gueule. C'est un exercice douloureux, une remise en question profonde et si périlleuse que je comprends ceux qui s'y refusent: après tout, est-ce que les tenants de l'ordre, si juste soit-il, font ce travail si dur sur les fondements de leur politique, est-ce qu'ils remettent en cause une seule seconde leurs dogmes (capitalisme, démocratie parlementaire, croissance, libéralisation des échanges, mais aussi choix du nucléaire et politique sécuritaire)? La réponse est: non.

Illustration pour une édition de l'Utopie, de Thomas Moore
Il faudrait cependant que je soit un peu con pour n'avoir jamais entendu les critiques, et pour leur nier toute valeur de vérité. Et pourtant...
Après un examen simple, naïf de la situation, ceux qui ont encore un peu de bonne foi devraient se poser des questions sur le bien fondé de ces dogmes, de leurs pierres angulaires. Cela fait si longtemps que le capitalisme nous promet des lendemains qui chantent, avec paix, progrès, pognon pour tous à la clé. Ca marche tellement bien que nous sommes structurellement au bord d'une crise financière majeure. Nous n'avons pas réussi, malgré la généralisation des échanges économiques sensés apporter la paix, à empêcher les guerres. Et, dans un monde toujours plus inégal, nous carburons à la surproduction tout en créant la rareté dans une société d'abondance.

Par contre, ce qui est sûr, c'est qu'à chaque fois dans l'histoire que quelqu'un a parlé de remise en cause profonde du système, il s'est sûrement pris ces mêmes critiques dans la gueule. Parler de démocratie dans un dix-septième siècle imprégné d'absolutisme, par exemple, c'était être un doux dingue. Et pourtant qui, parmi mes détracteurs, remettrait aujourd'hui en cause cette conquête de la démocratie? Autre exemple, pour critiquer de la société industrielle, il fallait être un sacré illuminé à l'époque des trente glorieuses: aujourd'hui, même à droite, on est bien obligé de reconnaître que les chevelus n'avaient pas tout à fait tort en tirant la sonnette d'alarme écologiste. Et je pourrais multiplier les exemples de ce que personne ne remet en cause maintenant et qui fut une utopie méprisée jadis.
Les rêveurs d'hier ont eu raison: leur seul tort a été d'avoir critiqué l'ordre de leur époque alors que leurs contemporains hurlaient avec les loups. Laissons donc les loups d'aujourd'hui hurler comme ceux d'hier et construisons l'avenir.

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