jeudi, février 21, 2008

Mise au secret


Nous vivons un temps de culte de la transparence. Et c'est très hypocritement que les journaux s'indignent d'une petite affaire vaguement maçonnique ici pour absoudre les cabinets noirs conseillers qui ont, de fait, plus de pouvoir et d'influence que les ministres de la république eux-même. Le ridicule ne tue pas, sans quoi on serait tous six pieds sous terre.


Cet exotérisme à tout crin a des racines très profondes, et ne tient pas que du « bon sens », sauf à considérer que les groupes et civilisations initiatiques sont peuplés d'abrutis, ce qui, reconnaissons le, manquerait autant de tact que de vrai. Notre méfiance envers le caché est viscéralement ancrée en nous, et cela tient peut-être de la longue lutte de l'église contre les gnostiques puis contre l'ésotérisme qui a brisé les mystères antiques, mais aussi de notre vision industrialisée du contrôle, qui modifie jusqu'aux paysages de nos villes, jusqu'aux comportements de chacun devenu suspect permanent.


Du coup, nous n'avons pas laissé aux sociétés secrètes la place qu'elles ont eu dans l'histoire de Chine, par exemple, où elles constituaient de discutables mais efficaces contre-pouvoirs avec lesquels il fallait composer. Hakim Bey a écrit un court texte, lui aussi discutable mais efficace sur ces sociétés et leur capacité de subversion (le texte s'appelle « tong », de mémoire, et il est accessible gratuitement sur le web...à vos claviers! Et dites moi ce que vous en pensez).


Mais si la critique permanente du secret tient de la niaiserie, l'anti-maçonnisme ayant atteint à ce sujet des sommets, il faut expliquer, dire, répéter à quel point ce secret peut s'avérer protecteur de la pensée, quand il n'est pas le dernier rempart des opprimés. Nos tenants d'une transparence panoptique oublient-ils ce que notre pays doit aux groupes secrets, des révolutionnaires aux résistants?


On me répondra que ce secret entraîne le risque de connivences occultes, que l'espèce improbable mais toujours citée de ceux « qui n'ont rien à se reprocher » n'a pas à se cacher, elle. Mais nous avons tous quelque chose à cacher: cela s'appelle le droit à l'intimité. Nous avons tous le droit de voir qui l'on veut comme l'on veut: cela s'appelle la liberté d'association. Et les risques qu'on nous renvoie sans cesse, sans eux, la liberté tout court existerait-elle? Les sécurocrates trouveront dans chaque droit qui nous reste un risque qui justifiera sa suppression. Redisons-le: il n'y a pas de liberté sans risque.


Un peu d'ironie, pour finir: le secret comme porte ouverte à la cooptation, en ces temps si transparents où les réseaux à l'air libre n'ont jamais autant compté et ruinent tout espoir d'égalité des chances, à cette époque où la plupart des gens trouvent leur boulot par une connaissance, en ces jours ou notre Tartuffe 1er lui-même place son fiston au village, en cette ère politique où les députés prennent leurs ordres en toute légalité auprès d'un quelconque conseiller de l'exécutif, avouez que ça tient du bal des faux-culs.


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