dimanche, mars 23, 2008

Spectacle: çons et lumière...

Ça n'a l'air d'étonner personne, ces immenses bataillons de jeunes qui s'orientent vers le commerce sous toutes ses formes et à tous les niveaux. Pourtant, parcourant les copains d'avant, fesse-bouquant à l'envie (à l'ennui?), je retrouve mes petits camarades de classe, qui « ingénieur commercial », qui en « force de vente », qui « action-co »; tous ont fait leur un métier qui n'en est un occasionnellement dans l'économie traditionnelle: un coiffeur, avant d'être un marchand et de savoir vendre, c'est quelqu'un qui sait couper les cheveux.


Que sont mes amis devenus? Des épiciers. Et sans stock.


Ce qui frappe au premier abord, dans cette tertiarisation, c'est donc son aspect éminemment parasitaire. Il s'agit de vendre de que d'autres ont fait, d'en tirer une marge qui puisse justifier son propre salaire. Dans les petites structures, c'est plutôt l'une des prérogatives du patron: patron coiffeur qui accueille ses clients, patron maçon qui négocie les devis, architecte qui « vend » le projet de son agence. J'employais le mot « parasitaire » à dessein: car on me dit souvent dans ces cas là que le commercial,en trouvant les ressources qui rétribueront par rebond les salariés de son entreprise, que c'est le commercial donc, qui donne du travail à l'équipe et est donc un agent incontournable.



Ce n'est pas si simple: dans le cadre d'un marché forcement limité, les parts de marché que prend le commercial « pour les gens de son entreprise », elles ne sont souvent prises que sur la concurrence, c'est à dire...sur d'autres travailleurs. C'est ainsi que vous verrez les publicitaires, par exemple, se venter de leur rôle dans la consommation et de leur poids en terme d'économie et de croissance, quand à mon sens, ils ne sont que des mercenaires qui relèvent plus du budget de la guerre économique de tous contre tous plutôt que de la « création de richesse » pour la collectivité.


Mais cette économie n'est possible que parce que les gens en acceptent les obsédants stimulis: beaucoup de ces vendeurs ne vivent que de besoins parfaitement artificiels et ridicules qu'il a fallu créer chez leurs clients. Les UV haute-pression, les sonneries de portables téléchargeables (dont le budget dépasse celui de la vente des singles, m'a-t-on dit), les yaourts au bouts de gâteau écrasés, c'est quoi, sinon de vastes absurdités qui ne se justifient que par le pognon qu'elles représentent? Et cette accumulation de gadgets, de besoins crées, de caprices de gosses, elle n'est possible que si les gens sont accros à la consommation, elle n'est même possible que si les vendeurs eux-mêmes sont eux aussi accros à cette consommation: sans écran plat HD Ready à crédit, sans chaussures ultra-chères et merdiques mais avec virgule, qu'est ce qui pourrait bien justifier que des types se lèvent à 6h du mat' pour essayer de refourguer des choses auxquelles ils ne croient plus à des zombies décervelés par la pub?


Le fait que les gens soient sous perfusion permanente de bêtises publicitaires qui leur font croire que tel yaourt va aider leur mémoire ou que telle voiture va symboliquement grossir la taille apparente de leur pénis, ce fait là, arrange bien des gens, bien des pouvoirs. C'est à la fois la petite musique qui fait acheter et celle-là même qui empêche de réfléchir, et qui masque la réalité des rapports de force. Celui qui parlait de « vendre du temps de cerveau disponible » l'avait bien synthétisé.



Il n'y a pas de complot, de volonté centralisée de nous tenir dans cette hypnose permanente du culte de la marchandise, dans cette respiration folle du travail/consommation. Il n'y a pas de complot, parce qu'il n'y en a pas besoin. Il y a un édifice psycho-culturel, une série de croyances et de valeurs d'une part: l'accumulation des richesses, la croyance quasi-religieuse dans le progrès technique, la peur de l'incontrôlé, la religion de l'optimisation, la volonté d'affichage, la jalousie, sont autant de fondations de cette architecture individuelle. Et puis, d'autre part, il y a les rapports de force des pouvoirs et de la « grande économie ». Les allers-retours entre les grands mouvements économiques et les petites dramaturgies émotionnelles et individuelles du capitalisme, telle est la puissante dynamique du système: celui-ci tient autant par les complexes variations de taux de change que par la volonté de monsieur Zobi d'avoir une plus belle caisse que son voisin.


L'un ne va pas sans l'autre: un pouvoir monarchique absolu de droit divin, cela nécessitait bien sûr une armée très forte et une centralisation administrative. Cela impliquait aussi une foule bridée, dont l'imagination bordée et gardée dans un champ contrôlable ne risquait pas de s'aventurer ailleurs. Et bien nous, c'est un peu pareil: la formidable domination de l'homme par l'homme et ses émanations ne peut se faire que sur des cerveau lessivés par le travail, les loisirs abrutissant et la pub, trépied lui même rendu possible par ces grandes dominations.



Il faut comprendre ce qui dans son économie et sa sociologie pousse un gamin à passer des diplômes de commerce plutôt que n'importe quoi d'autre. Il faut aussi analyser les signes dans leur épaisseurs, les symboles et les sens que recouvrent cette activité, la part de rêve colonisée qui a pu à ce point être dénaturée pour qu'on en arrive là. Pour qu'on en arrive à accepter une société de compétition permanente, de soumission et d'acceptation de la souffrance au travail. Pour qu'on en arrive à des imaginaires colonisés qui ne vibrent que sur commande et qui ne se rebellent plus. Ce sont là des sujets vieux de quarante ans au moins et qu'un mois de mai avait si joliment mis sur la place publique.


Aussi plus l'autre (1) voudra enterrer 68, plus il faudra souffler sur les braises et réincarner les grandes questions d'alors. Ce n'est pas le pouvoir actuel, ce ne seront pas les médias actuels, qui vont nous remettre le nez dan Vaneigem et Baudrillard. Ce n'est pas un système actuel qui veut tout intégrer qui nous poussera à réfléchir sur la division du travail. A nous de nous réapproprier, de refabriquer et de créer les outils théoriques.


Et à nous d'agir.



(1) Je dis « l'autre » parce que j'ai appris la création d'une cellule « Buzz » à l'Elysée...et que je ne tiens pas à attirer l'attention de cette machine à brasser du rien créee (avec quel fric?) par des primo-communiants qui se croient en pointe, et que je salue bien, bien, bien bas.

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