mercredi, mai 14, 2008

La Bourse...ET la vie

Je travaille pas trop loin de la bourse du travail occupée par les sans-papiers salariés. Les hommes, par petits groupes, traînent un peu sur les bancs tout autour, l'air de rien. Il n'y a ni impatience, ni peur qu'on peut lire dans leurs regards: ils ont tellement attendu, tellement flippé qu'ils ont certainement eu leur doses d'angoisse pour toute une vie.


Certains affichent en badge leur « carnet de syndiqué », frappé du logo de la CGT. Le syndicat a été d'une aide capitale dans la prise de conscience de ces travailleurs précaires et traqués. Le syndicat leur a donné une dignité dans le combat, leur a fait relever la tête, pour qu'ils voient leur destin commun. On peut dire beaucoup de chose sur la CGT: mais quand il a fallu prendre la défense des travailleurs sans-papiers, ils étaient là.


L'odeur qui flotte autour de la bourse du travail est celle de la pisse qui s'accumule un peu, vraisemblablement faute de chiottes valables dans le bâtiment. Sur les murs, il y a une série de photos: sur chaque photo, un binôme constitué invariablement d'un noir et d'un blanc ou d'une blanche. Le blanc regarde l'objectif, la main sur l'épaule du noir et montre sa carte d'identité, son passeport.


« Vas y montre ta carte! », dit une petite affichette explicative. Il s'agit d'une sorte de performance militante, lors de laquelle un photographe fait poser un sans papier avec un avec papiers, qui montre ses papiers (le avec, pas le sans, lui il n'en n'a pas! De quoi? De papiers! De qui? Le sans papier!).


Tous les jours, je passe et repasse devant cet endroit. Les hommes qui sont là bas ne se cachent pas: ils n'ont à perdre que leurs chaînes. Les hommes qui sont là bas se montrent: ils ont à gagner leur dignité.


Je me dis, en passant le temps d'un instant au milieu de ces grappes de gens, que ça doit être agréable, quand on doit tout le temps se cacher, d'avoir un endroit, comme ça, hors du temps. Un endroit d'où la loi policière et bureaucratique est exclue pour un moment. Je me dis aussi que c'est étonnant, un Etat qui, ne croisant pas ses fichiers (et c'est heureux) peut vous faire payer des charges et vous traquer, un état dont la main gauche ne sait pas ce que fait sa main droite. C'est aussi rassurant: si protecteur que serait un état tout puissant, il serait inhumain s'il ne laissait quelques failles dans ses murs massifs et méthodiques, quelques bulles de liberté s'échapper.


Dédicace à Nanard, affectueusement.


Je voudrais dire à mes amis qui ne sont pas de tradition anarchiste à quel point ces respirations, ces zones d'autonomie temporaires sont nécessaires pour la santé mentale de nos sociétés. Je voudrais que mes amis qui aiment tant leurs pays forts et protecteurs, omniprésents et enveloppants, comprennent l'importance, l'intensité, de ces temps et espaces qui se dérobent à la préhension de l'Etat. Mes amis qui disent « l'anarchie est impossible », qu'ils commencent à envisager que le « tout-état » n'est lui, ni possible, ni souhaitable, et que fort heureusement, la lutte et la tradition politique savent encore lui arracher une manifestation sauvage ici, une occupation là, sans qu'il abatte son poing vengeur.


Ce ne sont que des miettes, et nous le savons tous. Des miettes acquises de haute lutte, mais des miettes quand même, sans cesse écrasées par une repression qui oublie jusqu'à ses bonnes manières (matraquage de vieux pendant les manifs des Don Quichotte, brutalités sur les plus démunis, intimidation permanentes...même les tacites « lois de la guerre » sociale sont souvent foulées au pied). Des miettes, mais qu'au moins on ne nous prive pas de cela, au nom de quelque sécurité pleine de bons sentiments.


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