Autant de questions qu'il faudra poser à des gens sympathiques comme François Bayrou, qui font un usage immodéré de ce concept fourre-tout, afin de nier les divisions de la sociétés ainsi que les rapports de force. Cet humanisme fuyard tient du mensonge et des bons sentiments dont l'enfer est pavé.
Cependant, à bien y regarder, la logique implacable des « anti-humanistes », ou plus exactement des « brutalement anti-humanistes » (je ne parle pas de Foucault) est celle des révolutions sombrant dans leurs démesures. Aveuglés par ce qu'ils pensent-être le « sens de l'histoire », renonçant à l'analyse des moyens pour atteindre les fins, ce sont ceux qui, au nom de l'Homme et de l'Histoire mutileront l'homme et son histoire. C'est sûr de la logique de ses combats qu'on termine dans le ridicule de la violence révolutionnaire d'après 75-80; c'est pétri de dialectique marxiste qu'on a parfois fait couler le sang d'innocents.

Que l'on ne s'y méprenne pas: je ne critique ni l'anti-humanisme réel, sursaut nécessaire de l'esprit face à l'engluement des « valeurs », ni l'humanisme profond, véritable mystique de la personne qui fait jaillir de l'Homme une étincelle irréductible. Ce dont je parle, ce sont les pâles reflets de ces idées, ombres qui finissent par se dissiper dans les époques, comme ces « humanistes » qui ont fait le lit du totalitarisme en Europe, ou ces « matérialistes » qui ont fini par croire, comme Mussolini, que c'était le sang qui faisait tourner la roue de l'histoire.
Il s'agit de comprendre que l'homme est le jouet de rapports de forces le dépassant immensément; mais qu'au coeur même du laminoir de l'Histoire demeure l'esprit irréductible de l'homme, sa singularité. On n'avancera pas en niant l'outil formidable que fut le matérialisme pour décrypter la marche réelle du monde; on n'avancera pas plus en niant la vérité immense, épaisse et profonde qu'est l'Humanisme pour décrypter le sens réel du monde.
C'est de cette dialectique titanesque entre « humanisme » et « anti-humanisme » réels, de ces deux exigences considérables que je me sens issu, et dont je me sens, en ces temps de dissimulation et de non-politique, si orphelin.
(1) « J’entends par humanisme l’ensemble des discours par lesquels on a dit à l’homme occidental : « Quand bien même tu n’exerces pas le pouvoir, tu peux tout de même être souverain. Bien mieux : plus tu renonceras à exercer le pouvoir et mieux tu seras soumis à celui qui t’est imposé, plus tu seras souverain. » L’humanisme, c’est ce qui a inventé tour à tour ces souverainetés assujetties que sont l’âme (souveraine sur le corps, soumise à Dieu), la conscience (souveraine dans l’ordre du jugement ; soumise à l’ordre de la vérité), l’individu (souverain titulaire de ses droits, soumis aux lois de la nature ou aux règles de la société), la liberté fondamentale (intérieurement souveraine, extérieurement consentante et accordée à son destin). Bref, l’humanisme est tout ce par quoi en Occident on a barré le désir du pouvoir - interdit de vouloir le pouvoir, exclu la possibilité de le prendre. Au cœur de l’humanisme, la théorie du sujet (avec le double sens du mot). C’est pourquoi l’Occident rejette avec tant d’acharnement tout ce qui peut faire sauter ce verrou. Et ce verrou peut être attaqué de deux manières. Soit par un « désassujettissement » de la volonté du pouvoir (c’est-à-dire par la lutte politique prise comme lutte de classe), soit par une entreprise de destruction du sujet comme pseudo-souverain (c’est-à-dire par l’attaque culturelle : suppression des tabous, des limitations et des partages sexuels ; pratique de l’existence communautaire ; désinhibition à l’égard de la drogue ; rupture de tous les interdits et de toutes les fermetures par quoi se reconstitue et se reconduit l’individualité normative). Je pense là à toutes les expériences que notre civilisation a rejetées ou n’a admises que dans l’élément de la littérature. »
Michel Foucault, « Par-delà le bien et le mal », novembre 1971 in Dits et écrits, I, p. 1094-1095, cité
Pour ceux que la question intéresse et qui ont quelques dizaines de minutes à consacrer à ça, je vous conseille l'excellent débat entre Foucault et Noam Chomsky « sur la Nature Humaine », dont la transcription est disponible à l' « Herne » et dont voici la vidéo de 12 minutes:
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire