Pourquoi ce qui était inacceptable pour nos pères, comme la sujétion aux idoles du spectacle et la soumission inconditionnelle au capitalo-parlementarisme, est acceptable pour nous? Pourquoi ce qui était acceptable pour nos pères, comme la violence révolutionnaire, la contestation de l'autorité, est inacceptable pour nous?
Il n'y a pas eu de complot: certes, les enragés d'hier sont passés « du col mao au Rotary » comme disait joliment Hocquengheim. Certes ils ont tués les rêves qu'ils avaient fait accoucher. Mais la bourgeoisie n'a pas vraiment eu de toute façon à ce battre ces dernières décennies: ses adversaires ont tout simplement abandonné la partie. Et le recul est si grand, que je ne peux que comprendre mes amis qui, devant l'immensité des reconquêtes à entreprendre, ont préféré rejoindre les écuries parlementaires qui leur déplaisaient le moins. A quoi bon, Adso, à quoi bon?
Le désarmement de la contestation n'a pas eu besoin de complot, disais-je. La critique des idéologies l'a achevée en douceur. Une critique intelligente après tout, mais qui a eu pour résultat, avantageux pour l'ordre établi, de jeter le bébé de l'analyse critique avec l'eau du bain du militantisme borné et béat.
En effet, l'acceptation d'une vision « gestionnaire » du monde, embrassée par tous de nos jours, ne peut se réaliser que par l'abandon des grilles de lectures qui nous avaient aidé à comprendre le monde. Le tout au nom...d'une idéologie de la gestion de la société par le marché et l'Etat seuls.

Ces grandes grilles de lectures, (le Marxisme, Freud, le Christianisme pour n'en citer que trois) ont tellement été foulées au pied qu'on oublie leur formidable puissance, qu'on oublie l'empreinte dont elles ont marqué notre vision, qu'on oublie qu'elle firent trembler le monde sur ces fondements, qu'on oublie qu'elles nous ont donné des outils intelligents de compréhension du monde et d'action sur l'histoire.
Pour ne prendre le cas que du marxisme, son démantèlement post-moderne, si arrangeant pour la bourgeoisie au pouvoir, fait qu'il faut sans cesse redécouvrir la lune pour critiquer et agir, maintenant qu'on a abandonné la formidable boîte à outil qu'il nous avait donnée.

La lecture du « Manifeste » de Marx et Engels à l'horizon de mes dix-sept ans a été une véritable révolution dans ma vision du monde: ainsi donc, l'histoire que je croyais guidée par l'inspiration Shakespearienne des Grands, était le fruit en dernière analyse de rapports de force entre classes, de relations aux moyens de productions. Cela a été un saut qualitatif immense dans mon système de pensée. Une poussée de la rationalisation dans mes valeurs: ainsi donc, il ne fallait pas être de gauche parce que c'était juste, mais par exigence de vérité.
On veut donc ne plus lire l'histoire à la double lumière de Marx et de Shakespeare (ça me fait chier de paraphraser Attali, mais j'aime bien cette idée). On préfère abandonner les lignes de forces de l'analyse pour le brouillard des évènements qui s'entassent sans sens aucun dans nos télés. Soit. Après tout, nous obtenons là aussi une grille de lecture assez rudimentaire, et aussi bien partagée au monde que la bêtise. En trois phrases: « La violence, c'est mal (sauf celle, seule légale, de l'Etat). Le parlementarisme est l'aboutissement ultime et indépassable de l'organisation humaine. Le marché est une évidence biologique ».
Avantage: on dort mieux. Notre univers se peuple des banalités des campagnes électorales inoffensives, des rêves stéréotypés de la consommation, le tout dans le cocon d'une sociale-démocratie ronflante et englobante. Avec un peu de bonne volonté et quelques anxyolitiques, on oubliera même qu'elle est gorgée de défaitisme politique en ses murs, et appuyée hypocritement sur l'exploitation du monde hors ses murs.

Contrepartie: oubliez toute lutte violente, même légitime, contre l'exploitation. Par exemple, si aucun cerveau normalement irrigué ne conteste le bien fondé des guerres d'indépendance qui ont affranchi des peuples entiers de l'oppression coloniale, si tout le monde comprend qu'il doit ses congés payés à des occupations d'usines, aujourd'hui toute prise d'armes pour la liberté et toute occupation d'usine pour la dignité des travailleurs est taxée de « violence » et est donc disqualifiée. Oubliez aussi toute pensée qui imaginerait une prise en main de la destinée des gens par eux même: zappez l'autogestion, zappez l'autonomie, zappez toute emprise sur l'histoire qui ne passe pas par l'Etat ou le marché.
Et reprenez votre place confortable et sûre dans un système ou votre liberté d'initiative se joue entre un bulletin rose et un bulletin bleu, entre un coca et un pepsi. De toute façon, il faudra des décennies avant de reconstruire les outils que nous avons oublié, alors autant trouver une chouette place pour pioncer. Acceptez et tout deviendra acceptable.
5 commentaires:
On finira tous dans des bars lounge à parler marché
Mmmmh... Vision un peu sombre du monde d'aujourd'hui, il me semble. Je m’arrêterai donc sur un point précis de ton argumentation, pour tenter d'y apporter une lumière positive : "Oubliez aussi toute pensée qui imaginerait une prise en main de la destinée des gens par eux même: zappez l'autogestion, zappez l'autonomie"...
Je crois au contraire que notre époque regorge de projets "communautaires", de recherche d'autogestion, de remise en question de la "sacro-sainte" globalisation. Dans nos sociétés "dominantes" bien sur, mais aussi dans nombreuses communautés dites "pauvres" ou "isolées", ou la notion de communauté et d'autogestion n'a jamais disparu et qui n'avaient pas attendu les mouvements "alter-mondialistes". Je pense a ce que j'ai pu voir ici dans de nombreuses communautés indiennes, qui sans prendre les armes luttent pour conserver leur identité, mais aussi a ce système dont m'avait parlé un ami marié a une coréenne, ou les femmes s'organisent par quartier pour constituer une "caisse commune" qui sera reversée mensuellement au plus nécessiteux.
En fait, je crois que ce qui fait défaut est cette prise de conscience que nous sommes bien plus nombreux que nous ne le croyons a remettre en question les bases de notre système et que le jour ou ces forces pourront s'unir pour s'imposer comme une évidence, un changement des mentalités pourra s'opérer. Et quel changement politique peut s'opérer sans évolution antérieure des pensées ?
P.S. : ceci pose le problème dont nous avions un jour longuement discuté : comment organiser politiquement a une échelle internationale la gestion localisée et communautaire ? N'est ce pas la une énorme contradiction ?
Topette
En effet Marco, mon billet était un peu pessimiste, le titre le voulait.
Franchement je ne nie pas les démarches autogestionnaires, en particulier dans le monde pauvre. Je constate qu'elles ont peu de relais chez nous les richous et ça c'est bien dommage.
L'articulation du local et du global est en effet une question clé depuis des années. La solution "militante" (en gros l'internationale) et la solution "activiste" (les contre sommets, les forums sociaux..) ont un peu montré leurs limites dans le temps. Même si je respecte l'apport immense qu'elles ont eu pour les luttes.
Mais je ne veux pas désespérer, car "on est plein" comme disait Keny Arkana.
Je crois que certaines de ces actions isolées prendront une visibilité importante si elles survivent, et qu'elles pourront faire muter les mentalités en montrant des "possibles". Après tout c'est comme ça que l'EZLN en 1994 a lancé l'altermondialisation. Joli impact, après tout.
Il faut des idées nouvelles et des faits nouveaux. J'ai une confiance dans la spontanéité populaire pour nous surprendre, c'est mon côté Rosa Luxemburg.
C'est juste que le temps est long.
"La liberté n'est pas le geste de se défaire de nos attachements, mais la capacité pratique à opérer sur eux, à s'y mouvoir, à les établir ou à les trancher"
'toute facon on va tous crever a Noel 2012.
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