vendredi, mai 12, 2006

NOUVEAUX OPIUMS

Une affaire par-ci, deux faits divers par là, une échéance électorale: le chaudron médiatique fait bouillonner ses basses eaux. On ne voit plus qu'eux: les candidats UMP et PS, crachoter le même discours, libéral social ou social libéral, c'est selon. Mais comme à chaque fois, politiques et médias prétendent à l'absolue nouveauté de leurs propositions, ainsi qu'au caractère historique du vote qu'ils nous demandent. Urgence, donc.

Cela fait pourtant plus de vingt ans que cela dure: une vingtaine d'année à regarder un PS qui feint d'être révolutionnaire quant il est libéral; une vingtaine d'années à regarder la droite marginaliser et précariser les plus pauvres, trier et pourchasser les immigrés, arroser et rassurer le patronat; une vingtaine d'années que l'abstention grimpe, que le FN monte alors qu'après chaque élection on croit en avoir fini avec lui pour le voir revenir la fois d'après plus fort, plus profondément introduit dans la société.

Ces évidences une fois dites, mais qu'est ce qui peut bien nous pousser à encore cette fois aller voter, à donner notre voix pour ce que l'on pense être un moindre mal? L'urgence: urgence qu'il y a à battre une droite arrogante pour ces élections-ci, urgence à barrer la route à l'extrême droite là. Urgence d'évènements dont tout nous pousse à croire qu'ils sont, du fait de leur absolue présence, essentiels. Il est obligatoire à la survie du système que l'on nous ramène sans cesse à l'instant: il n'est jamais temps de se poser les bonnes questions.



C'est là l'un des aspects les plus troublant de cette colonisation de nos esprits: nous voici enfermés par le spectacle dans un présent irréel, fait de non évènement. La pression médiatique et publicitaire apporte toujours plus d'eau au moulin de cette aliénation: techno-connerie du moment, troisième voie politique fignolée à l'arrache avant la campagne, chaussures de sport ridicules, dernier roman nombriliste d'un intellectuel nanti des beaux quartiers, rumeur sur des stars tirées du néant par les forges à tubes de majors. A chaque jour sa nouveauté, qui masque toujours plus mal les scandales persistants du système.

Car la chute elle, s'approche, toujours plus: les deux coqs que PS et UMP nous exhiberont ne feront au mieux que vingt pour cent des votes chacun, sans compter l'abstention. La politique telle qu'on nous la propose ne fait plus rêver grand monde. Il faut dire que son incapacité, ou plus sûrement son absence de volonté de se poser les questions essentielles met de plus en plus en décalage le discours institutionnel et la réalité. Pour le pouvoir, tout se passe comme si le monde était le même qu'il y a quarante ans. Comme si les ressources nous étaient encore virtuellement illimitées au point que l'on puisse faire l'impasse sur un vrai questionnement de la croissance. Comme si les inégalités ne s'étaient pas accrues au point de faire voler en éclat les vieux modèles de développement. Comme si le système libéral qui réduit à néant les espoirs des pays pauvres et détruit le lien social au nord, comme si ce système n'avait pas échoué.

Est-ce parce que, aliénés a l'instant éternel, nous n'agissons pas que le système se perpétue? Ou est-ce à l'inverse, que face à la barbarie quotidienne que le monde offre à voir, nous cherchons par tous les moyens à noyer notre désespoir dans le spectacle, à masquer l'évidence par du chattoyant et du quotidiennement abrutissant?

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