A. Rimbaud.
Les petits matins des grands soir, lorsque la révolte à été endiguée ou la révolution récupérée, quand les services de propreté rendent à la rue son visage domestiqué, il ne reste parfois aux insurgés que la rancoeur et la lassitude comme compagnes d'infortune. Ils s'en retournent alors à leurs pénates, avec le sentiment profond que le balancier n'a fait que revenir d'un de ses cycles « révolte/répression » qui rythment notre histoire.

Et pourtant. La révolte, le « non » de l'homme libre quand l'esclave dit « oui », cette brèche dans l'oppression, ce temps hors de la durée des machines, des banques et des empires, la révolte demeure le sel de l'histoire, un éclair où les étincelles insurgées recréent l'univers, rallument les incendies de la création, et redonnent à l'homme la vivifiante sève de son « être au monde ». C'est là le caractère pleinement ontologique de la révolte, celui qui fait que les rues ne seront jamais complètement asservies, celui qui gronde en propageant les fissures dans les façades lisses de tous les Empires.
Mais tout ça pour quoi, me dira-t-on? Pour la lutte finale groupons nous et demain tsoin tsoin? Ou pour un nouvel échec qui montrerait une fois de plus la vanité de nos luttes?
On touche là à la question d'une possible capitalisation des résultats de la révolution. Classiquement, il s'agit de prendre le pouvoir, de rajouter une semaine de congé payé, d'arrêter une guerre, de faire démissionner un mec, ou de forcer le retrait d'une loi. Mais aussi louables que soient les « acquis » ainsi réalisés, ils ne constituent pas en soi la profonde révolution du quotidien, le « changer la vie » tant de fois récupéré.
Avouons que ce serait dommage de chercher un but à la révolte si elle n'était là que pour changer de... loi. Et mes fidèles lecteurs savent à quel point nous n'avons pas affaire en ce cas à des fins qui justifieraient des moyens: « la graine est dans le fruit ». Le présent, épaissi par le sens que le révolté lui donne, n'a pas besoin d'avenir radieux au loin, de lendemains qui chantent, pour prendre sa pleine consistance.
Alors revenons à nos mutins: que reste-t-il de nos révoltes? Il reste, bien sûr, les avancées politiques, les développements théoriques et pratiques, mais ce n'est pas tout. du moins, comme vous pouvez le lire, je n'arrive pas à m'en contenter. Pour moi, la longue histoire de la révolte n'est ni un cycle de balancier, ni un chemin balisé jusqu'au socialisme utopique, elle s'apparente plutôt à la littérature, telle que Borges(1) la décrit, relayant Coleridge Emerson et Shelley, quand ils disent par exemple que tous les poèmes du passé, du présent et de l'avenir ne sont que les épisodes d'un unique poème.
Les cris des insurgés ne sont pas poussés en vain: ils rejaillissent au cours des générations, comme enrichis d'histoire. La révolte, comme la poésie, sèment des étincelles de beauté dans le monde. Si bien qu'on ne sait plus ce qui, de la recherche du beau ou de celle du juste vient en premier. Que l'on relise les déclarations de Marcos, par exemple, et on comprendra aisément la puissance de vérité qui émane de la beauté de ces textes. Je laisse les crétins n'y voir que marketing, ou ornement: car au delà de l'efficacité réelle de son discours, c'est comme-ci le beau faisait partie des buts et des moyens d'y parvenir.

Relire la quatrième déclaration de la Forêt Lacandone, c'est comprendre en quoi un nouveau scintillement a été ajouté à la révolte mondiale depuis 1994: celui d'une lutte joyeuse et composite pour le vrai, le juste et le beau. Une lutte que l'on peut situer dans une continuité historique (issue du zapatisme et engendrant bien des aspects de la pensée « Alter »), mais qui n'est pas une simple étape dans un plan historique, un rouage, tout comme Rimbaud n'est pas qu'un relais entre le XIXème siècle et les surréalistes. Dans ces deux cas, il y a inscription pleine dans l'Histoire, et brèche poétique dans la causalité froide. Le révolté comme le poète redécouvrent le monde, le modèlent et l'ensemencent, sanctifiant et libérant le présent, au nom d'hier, au nom d'aujourd'hui et au nom de demain. Ils participent au long poème décrit pas Borges que j'évoquais plus tôt, en ajoutant une dimension, une subjectivité à l' Oeuvre humaine.
Ce reflet nouveau qu'ils ajoutent à leur étoile, le Spectacle n'arrivera jamais à le récupérer totalement, tant il se fond à chaque fois dans la Beauté et dans la Liberté: il est le refuge de l'espoir du beau et de notre vaste appétit de vivre quand tout semble perdu. Il est la profonde force de ceux qui se lèvent quand tout leur dit de rester à terre.
(1) Voir Borges, in « enquêtes », « la fleur de Coleridge »

Et pourtant. La révolte, le « non » de l'homme libre quand l'esclave dit « oui », cette brèche dans l'oppression, ce temps hors de la durée des machines, des banques et des empires, la révolte demeure le sel de l'histoire, un éclair où les étincelles insurgées recréent l'univers, rallument les incendies de la création, et redonnent à l'homme la vivifiante sève de son « être au monde ». C'est là le caractère pleinement ontologique de la révolte, celui qui fait que les rues ne seront jamais complètement asservies, celui qui gronde en propageant les fissures dans les façades lisses de tous les Empires.
Mais tout ça pour quoi, me dira-t-on? Pour la lutte finale groupons nous et demain tsoin tsoin? Ou pour un nouvel échec qui montrerait une fois de plus la vanité de nos luttes?
On touche là à la question d'une possible capitalisation des résultats de la révolution. Classiquement, il s'agit de prendre le pouvoir, de rajouter une semaine de congé payé, d'arrêter une guerre, de faire démissionner un mec, ou de forcer le retrait d'une loi. Mais aussi louables que soient les « acquis » ainsi réalisés, ils ne constituent pas en soi la profonde révolution du quotidien, le « changer la vie » tant de fois récupéré.
Avouons que ce serait dommage de chercher un but à la révolte si elle n'était là que pour changer de... loi. Et mes fidèles lecteurs savent à quel point nous n'avons pas affaire en ce cas à des fins qui justifieraient des moyens: « la graine est dans le fruit ». Le présent, épaissi par le sens que le révolté lui donne, n'a pas besoin d'avenir radieux au loin, de lendemains qui chantent, pour prendre sa pleine consistance.
Alors revenons à nos mutins: que reste-t-il de nos révoltes? Il reste, bien sûr, les avancées politiques, les développements théoriques et pratiques, mais ce n'est pas tout. du moins, comme vous pouvez le lire, je n'arrive pas à m'en contenter. Pour moi, la longue histoire de la révolte n'est ni un cycle de balancier, ni un chemin balisé jusqu'au socialisme utopique, elle s'apparente plutôt à la littérature, telle que Borges(1) la décrit, relayant Coleridge Emerson et Shelley, quand ils disent par exemple que tous les poèmes du passé, du présent et de l'avenir ne sont que les épisodes d'un unique poème.
Les cris des insurgés ne sont pas poussés en vain: ils rejaillissent au cours des générations, comme enrichis d'histoire. La révolte, comme la poésie, sèment des étincelles de beauté dans le monde. Si bien qu'on ne sait plus ce qui, de la recherche du beau ou de celle du juste vient en premier. Que l'on relise les déclarations de Marcos, par exemple, et on comprendra aisément la puissance de vérité qui émane de la beauté de ces textes. Je laisse les crétins n'y voir que marketing, ou ornement: car au delà de l'efficacité réelle de son discours, c'est comme-ci le beau faisait partie des buts et des moyens d'y parvenir.

Relire la quatrième déclaration de la Forêt Lacandone, c'est comprendre en quoi un nouveau scintillement a été ajouté à la révolte mondiale depuis 1994: celui d'une lutte joyeuse et composite pour le vrai, le juste et le beau. Une lutte que l'on peut situer dans une continuité historique (issue du zapatisme et engendrant bien des aspects de la pensée « Alter »), mais qui n'est pas une simple étape dans un plan historique, un rouage, tout comme Rimbaud n'est pas qu'un relais entre le XIXème siècle et les surréalistes. Dans ces deux cas, il y a inscription pleine dans l'Histoire, et brèche poétique dans la causalité froide. Le révolté comme le poète redécouvrent le monde, le modèlent et l'ensemencent, sanctifiant et libérant le présent, au nom d'hier, au nom d'aujourd'hui et au nom de demain. Ils participent au long poème décrit pas Borges que j'évoquais plus tôt, en ajoutant une dimension, une subjectivité à l' Oeuvre humaine.
Ce reflet nouveau qu'ils ajoutent à leur étoile, le Spectacle n'arrivera jamais à le récupérer totalement, tant il se fond à chaque fois dans la Beauté et dans la Liberté: il est le refuge de l'espoir du beau et de notre vaste appétit de vivre quand tout semble perdu. Il est la profonde force de ceux qui se lèvent quand tout leur dit de rester à terre.
(1) Voir Borges, in « enquêtes », « la fleur de Coleridge »
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