lundi, avril 24, 2006

Laissez passer les pt'its papiers...

Je suis les indications du site: le livre se trouve sur le rebord d'une fenêtre d'un passage perdu du onzième. Après avoir cherché mon chemin vers le lieu, je quitte le bureau. Pendant les vingt minutes de trajet à pied, je me pose une flopée de questions: et si il y a des passants? Ne vais-je pas avoir l'air d'un maraudeur?

Les rues s'enfilent. Je cherche, première fenêtre, numéro 8. Ecco. Un oeil à droite, à gauche, hop, je saisis le livre. Je n'en reviens pas: cela fait une dizaine d'heure qu'il m'attendait là, visible (trop visible) par tous. J'ouvre la couv' cornée, et je tombe sur un petit mot imprimé: il s'agit d'un livre « en ballade ». Un numéro de série, un rappel du site. Bonne lecture.




Quelques jours plus tard, après dégustation, je cherche à mon tour un endroit où déposer le précieux livre; Il y a bien ce parc, près du cimetière. Oui, je vais aller y jeter un oeil. Le temps de chopper un sac de congélation pour protéger le paquet des intempéries, je rejoins le square. Il y a là un petit monument en forme de mur, et je me suis dit que ce serait pas mal comme spot. Quelques touristes chinois finissent leurs sandwiches juste devant, merde. je vais voir plus loin, temporiser. Je reviens: ils sont partis. coup d'oeil à droite, coup d'oeil à gauche: hop. Il y a plus qu'à.

Je rejoins la sortie du parc en espérant que personne ne m'a vu, qu'on ne me prendra pas pour un terro, un dealer, qu'on ne vas pas me courir après en me disant que j'ai oublié quelque chose. Retour au bercail, retour sur le site: je signale que le livre est de nouveau « in the wild », j'écris une petite critique de quelques lignes, et je précise le lieu de largage.

Le surlendemain, un coup d'oeil sur le site web: mon livre a été récupéré! je me fais même engueuler pour avoir mal fermé le sac à congélation; n'empêche. J'ai été élevé, comme vous, dans un monde où la méfiance l'emporte toujours plus, où tout est contractuel et rien n'est gratuit. A telle enseigne que tout ce qui est gratuit y est douteux; et voici des dingues qui sèment leurs bouquins dans les endroits les plus bizarres, avec la folie de vouloir « faire de notre monde une bibliothèque » . Et ça marche! certes, tous les livres relâchés ne sont pas retrouvés. Mais il y reste à chaque fois l'espoir de « convertir » celui qui trouverait par hasard le colis.

le site n'est pas trop compliqué. Et, comble de l'attention, on y bénéficie d'une étagère virtuelle, témoignant des livres que chacun a choppé et redispatché. Bon, c'est vrai, il faut que je me replonge dans les « statuts » des livres, mais c'est de l'ordre du détail technique. Ca reste un site que je consulte régulièrement et de partout, à l'affût d'ouvrages à « chasser ».



Ca s'appelle du book-crossing. C'est un concept assez simple qui permet de lâcher, de trouver et de suivre à distance des livres. Cela ne nécessite qu'une inscription sans engagement à rien, et c'est entièrement fondé sur la bonne volonté des gens. comme dans la plupart de ces cas là, on n'y croit pas au début. Ca doit foirer quelque part, pas possible. Et ben si! Et on se surprend vite à se réjouir de tant de bonne volonté.

Et puis refaire des rues un terrain de jeu, ça a quand même quelque chose de rafraîchissant. Les « book-crossers » parisiens qui le veulent se rencontrent lors de meet-up mensuels, mais chacun est libre de les rejoindre, où de rester anonyme, de ne pas savoir d'où et où vont les livres, ce qui a aussi son charme.

Allez, trêve de bavardages. Rendez-vous sur cross-booking, le miroir francophone du site du même métal.

lundi, avril 17, 2006

FRATICELLES

Un proche, très proche de moi, plus engagé que je ne le suis dans la critique et l'action, me l'a affirmé: quand je parlais la semaine dernière de jeunes filles fleurissant les CRS, de la beauté simple des jonquilles sur les matraques, je ne faisait qu'exhumer les symboles des révoltes seveun'tise, qu' ainsi je sanctifiais ce qu'il convenait d'appeler une posture, un des voiles que la société spectaculaire marchande toujours prompte à revomir les oripeaux des révolutions d'antan pleinement digérés, la salope, avait entremis entre mes yeux naïfs et la réalité.

Ce qu'il y a de chiant, avec les post-situ, c'est qu'ils ont souvent raison. Les arc-boutants logiques de Debord et consorts soutiennent encore un pan immense de l'horizon indépassable de nos plus belles années (à nous, les années). Bon, là il faut se rendre compte qu'à parler pour mon proche de post-situationisme je risque un coup de boule rotatif 720 :je le dis sans ironie aucune, s'aventurer dans les steppes arides de la gauche extrême universitaire, c'est prendre le risque de se faire charger par des spontex qu'on aurait traités d'autonomes, un coup à se faire édenter par des néo-primitivistes qu'on aurait pris pour des nudistes.

Mais je ne me lasse pas des passes d'armes confidentielles qui se jouent à coups de fanzines, des coups de crocs entre factions déviationnistes, ça c'est pour l'aspect folklorique, et plus sérieusement, je comprends cette lutte ardente et minutieuse dans la recherche du vrai. Mais les crêtes de la vérité orthodoxe sont si étroites et tranchantes, que les sympathies et les affinités s'y séparent parfois tant il est dur d'y marcher de front. Et re-voici le temps des procès en authenticité, les plus vicieux: filles de dix-huit ans qui portiez les jonquilles à la maréchaussée, ne le fîtes vous point pour être vues des caméras? Jeunes qui demandez aux policiers « des bisous et des câlins » n'êtes vous pas en train de poser en martyrs, acteurs du Spectacle? Bloggeur qui écris ces vaines lignes, ne le fais tu point pour soulager ta conscience, toi qui t'es déjà vendu au salariat? Sociologues qui nous étudiez, ne le faites vous pas au nom et au service du pouvoir?





il y a du vrai dans chacune de ces assertions, mais on gagne à tempérer ces propos: certes le jeunes n'ont pas pris pleine conscience de la surexposition médiatiques et de ses enjeux lors de cette révolte, mais c'est déjà une non défaite de les voir retrouver l'humour et la dérision dans l'engagement, eux que l'on disait perdus pour l'esprit critique. pour le coup des sociologues, c'est un grand classique: alors que les étudiants en sciences sociales furent longtemps le fer de lance de la remise en question et de la révolte estudiantine, il est de bon ton d'y voir déjà la maison sociale-traîtresse au service de l'ennemi. Double avantage: on vole le feu sacré de la révolte en démontant un rival talentueux dans la vision critique du monde pour cause de compromission avec le pouvoir; Et on désarme les derniers à même de porter la moindre remarque objective sur le mouvement, de s'y poser eux aussi les questions de l'intention et de l'authenticité.

La noble Critique est ainsi faite qu'elle ne souffre pas la demi-mesure: la tentation est grande de classer tout étranger dans l'une des catégories suivantes: l'ennemi, le couard, l'idiot utile et l'hérétique. Le courant dont je me sens le plus proche, l'anarchisme, connaît aussi quant à lui ces polémiques sur la pratique et la théorie révolutionnaire, et il fût loin d'être exempt de querelles de fond autant que de forme quant à l'authenticité des actes et discours. Mais il a su développer de véritables vaccins contre le sectarisme: en mettant l'accent sur la singularité des point de vues, en amenant des subjectivités radicales à se grouper par affinités, l'anarchisme évite le cynisme des alliances politiques, le relativisme guimauve des opinions, et les associations dans la seule résultante idéologique, « là où ne jouent plus que la logique, la mauvaise foi et les arguties » pour citer Colson. Il est cette forêt de questionnements, cette recombinaison permanente de points de vue, cette composition des forces, ou, pour reprendre Deleuze et Guattari cette « étrange unité qui ne se dit que du multiple ».

L'anarchisme m'a offert cette porte de sortie ce détour étrange, des engrenages de l'idéologie vers la fraternité. Qu'on ne s'y trompe pas: je suis toujours aussi admiratif et bluffé par la portée conceptuelle de mon proche et des siens. Je pense même que les grilles de lecture dont ils criblent le monde sont des plus pertinentes, que l'intelligence est de leur côté. Mais, s'il m'est vital de les savoir ciselant avec acharnement le discours et l'action en quelque forge clandestine, restent chères à mon coeur la fraîcheur printanière et la simplicité joyeuse...

de la jeune fille aux jonquilles.

vendredi, avril 14, 2006

REVE GENERALE

Nous étions des millions, et ils ont reculé. Ils nous ont traités de flemmards, ils ont dit que nous ne les comprenions pas, qu'il fallait suivre l'Histoire sans broncher, plier. Mais...nous somme l'Histoire et ils sont le passé. Ils nous pensaient en retard par rapport au « reste du monde », quand nous avions une révolte d'avance: cette fronde, qui fit plier la nuque d'un pouvoir arrogant, avait certes pour dénominateur commun le rejet du CPE scélérat. Mais ce ne serait rien comprendre à son sens, où s'en tirer à trop bon compte que de croire qu'elle se limitait à cela.

Le résultat est certes la mise à mal d'une sournoise atteinte aux droits. Mais j'ai aussi vu de jeunes gens, que tous croyaient dépolitisés, nombreux à reprendre les pratiques festives d'occupations, de sit-in, de démocratie directe. Jaloux de leur autonomie vis à vis des partis et des grandes centrales syndicales, ils firent ressouffler le vent libertaire dans les rues de Paris. Ceux que les institutions de gauche accusaient de décrédibiliser le combat en l'élargissant le mettaient au contraire en perspective, dans un soulèvement plus essentiel contre l'autorité, l'inégalité et la création forcenée de richesse à tout prix.

Je garde la vision si pleine d'espoir de ces jeunes filles, couvrant de fleurs des CRS figés dans leur garde a vous de robots. Celle de jeunes demandant « des bisous et des câlins » aux forces de l'ordre qui cherchaient maladroitement à les déloger. Ces manifestations spontannées, au pas de course dans la nuit parisienne; et ce mot de désordre, accorché à un sac, peint à la va vite sur un mur, et qui dit si bien la saveur et les aspirations de ce printemps fugitif:


dimanche, avril 02, 2006

Do you speak djeunz'?


En attendant son rendez-vous avec la justice, notre président a raté celui qu'il avait promis à la jeunesse. Et si l'on avait voulu montrer les limites d'une droite qui se voulait sociale, on ne s'y serait pas mieux pris!




Ainsi le président a-t-il encore voulu suivre son fidèle vizir, et dissoudre... euh non! Et promulguer le CPE. Après des semaines d'occupations, de manifestations soutenues par la population, le pouvoir a parlé. Et il est resté sourd à toute la jeunesse, il s'est arque bouté sur ce contrat scélérat, qui n'est que la caricature du sous projet politique qui nous est proposé: travaillez comme des dingues, dans la précarité et sous la pression, créez de la richesse sans vous poser de question, et consommez.

Les jeunes, même parmi les plus modérés, se rendent bien compte que ce modèle du profit à tout prix n'est qu'une coquille vide, qu'il est essentiellement une non vision politique, un abandon et une forme raffinée de paresse intellectuelle. En ne faisant que de la pseudo-économie de comptoir, on pense pouvoir masquer un moment l'absence d'initiative et d'idée.




Par les manifs alarmés, on parle alors de « Grenelle bis » ; deux doigts d'augmentation du SMIC par ci, une réduction de la durée de période d'essai par là, et ça passera, inch'allah. C'est ne pas avoir compris, sur la forme, que le retrait du CPE est incontournable, et sur le fond, qu'il n'est déjà plus possible de faire de la politique dans les vieilles marmites de nos institutions.

Qui croit en effet encore que notre vieillissante assemblée est représentative de l'intérêt général? Elle est trop occupée à suivre le match Sarko/Villepin/Ségo et ses conséquences sur les prébendes de chacun. Qui pense encore que le droitier conseil constitutionnel et ses « sages » sont neutres? Sept d'entre eux furent nommés par des personnes de droite. Qui gobe encore les histoires d' « écoute » et de « dialogue » de ce gouvernement? On est à quarante pour cent des français pour le retrait, autant pour la suspension, près de trois millions de manifestants dans les rues, et Matignon n'entend toujours pas!




Si au moins la droite proposait un idéal à la jeunesse, un modèle, un projet: mais, fidèle au credo croissance/emploi point barre, elle ne propose que de faire notre bonheur malgré nous, et par la force s'il le faut. elle est prête à tout sacrifier à ces deux chiffres, même toujours un peu plus de la dignité des citoyens. Et sans répondre aux deux vraies questions: produire plus, d'accord, mais pour qui, et pourquoi?