Ce dont nous prive le plus sûrement notre temps, et bien c'est justement de temps. Et ce n'est pas près d'évoluer avec la vision du travail de notre nouvelle fine équipe dirigeante! Pourtant, on aurait bien besoin de ce pas de côté qui permet, à l'abri des urgences auto-proclamées du travail et de son corollaire du loisir sous plastique, de chercher à y voir plus clair. Si j'étais le médecin tout puissant de notre société chancelante, je commencerais certainement par lui donner un arrêt de travail. Car la tête dans le guidon, comme Charlot dans sa machine des « Temps modernes », pris dans des routines qui s'imposent entre nous et le monde, du trajet en bagnole du matin au bureau climatisé, de la cantine à la salle de sports, mais aussi du whisky pour se détendre au « club Med » pour oublier, c'est un immense fatras d'abrutissements qui, osons le mot, nous aliène.

Ainsi rendus étrangers au monde et à nous même, nous reposons sur une chaîne puissante de responsabilités qui nous infantilisent: il n'est de besoin sociaux, de la communication au manger en passant par le déplacement, de la musique à la cueillette des fleurs, qu'on ne délègue à quelque institution, commerçant ou machine. Jusqu'au ridicule des palliatifs à nos « progrès », rustines devenues obligatoires: Personne ici ne connaît ses voisins mais chacun a accès aux coins les plus reculés de la terre. Personne ici ne se déplace à moins de 60 km/h, mais tout le monde, pour lutter contre le surpoids engendré par le manque d'effort, court sur des tapis roulants. Tous se narguent mutuellement avec des biens ostentatoirement luxueux et chacun souhaite des caméras dans les rues pour contrer la délinquance.

Il est des abrutissements, des machines à broyer la tête, que la critique classique de gauche a su, sinon désarmer, au moins analyser et dénoncer, comme par exemple le travail aliéné. Il en est une autre qui frappe le col blanc sous « omégas trois » ou l'adolescent au téléphone portable à écran couleurs, quelque soit leur classe sociale, du prolétaire achetant des yaourts avec des bouts de tarte dedans au bourgeois avec ordinateur portable. Je veux parler de tout ce qu'on met communément à gauche comme à droite sous le terme de « progrès ».
Quand j'étais petit, j'étais positiviste tendance Jules Verne: je disais à ma Maman, qui est prof, que l'ordinateur personnel, alors émergeant, allait combler le fossé scolaire entre enfants riches et pauvres en offrant à tous l'accès à la culture. Ma mère souriait et me disait juste que, hélas, ça ne « marchait pas comme cela ». C'était un temps déraisonnable: pour moi, l'ensemble des techniques, en croissance exponentielle, allait nous donner la prospérité rêvée. Grisé par la vaste marche technicienne, je pensais que l'homme avait prise sur tout cela. Plus tard, après avoir comme tous salué le remplacement des cassettes par les CD, après avoir acclamé l'apparition des coussins d'air sous les Baskets, je me rendais compte que ces « progrès », attendus comme le messie, ne répondaient pas pour autant aux immenses désirs et espoirs que la publicité nous avait inculqué d'eux. Ainsi se « manage » le manque dans une société d'abondance.
L'urgence d'un « progrès » dont le mode est avide, la voici: il faut sans cesse créer des besoins pour accroître la production et la consommation, pour maintenir notre économie à flot en somme. Quitte à inventer des yaourts « bons pour la peau », de l'huile aux « omégas trois » et à créer une norme de définition d'image télé disproportionnée par rapport aux récepteurs disponibles. Combien de cerveaux, de techniciens sont mobilisés dans leurs services R et D à nous créer du jus d'oranges au calcium, du « Half-life » sur les téléphones portables, des bagnoles qui montent à 200 alors que les routes sont limitées à 130, et de l'image HD pour regarder le Loft? Quand ce ne sont pas des armes, des systèmes de contrôle et des clôtures électriques, ou des fichiers de flicage en tous genre?
On me dira que c'est là la part d'ombre de la technique. Je rétorquerai que c'est une grosse partie de l'occupation des cerveau au travail, quand ce n'est pas du temps passé à chercher à en refourguer les produits inutiles et nuisibles. On me dira que la technique n'a pas d'emprise sur l'homme, que « tout dépend de ce que l'on en fait ». Hélas, je répondrai qu'en créant une industrie « chimique pacifique » par exemple, on forme un complexe industriel qui cherchera demain des débouchés, y compris militaires. Que le mythe de « technologies neutres », entendez dont la vertu dépend de l'utilisateur, a ses limites: pour moi, et quelque en soient les lectures historiques, une bombe atomique, une centrale nucléaire, un bidon d'agent orange, une borne biomètrique, une caméra de surveillance, c'est TOUJOURS un échec de l'homme, quelqu'en soit le détenteur. Cela ne tient pas qu'au caractère violent de ces objets: Orwell, dans un de ses textes (1), montre qu'un fusil n'entre pas dans cette catégorie, car il est utilisable par un groupe de francs tireurs, ou de résistants (alors que la bombe atomique ne pourrait pas servir des partisans dans ce rapport de forces). Quant à l'ingénierie de contrôle, elle me file des boutons, que les utilisateurs en soient de gentils français ou des « Criters » venus d'ailleurs.

Technique parfois déresponsabilisante, technique souvent inutile, technique aux applications de contrôle. Ces critiques de la technologie, classiques, nous nous les sommes tous faites. Je passe sur celles, plus élaborées, de gens qu'il faudrait que je lise un de ces quatre, du genre Ellul et Illich ('pouvez cliquer, merci wikipédia!) et qui décrivent un système technicien s'emballant par auto-allumage et qui finit par nous contrôler.
Günther Anders, dont j'ai lu dernièrement le très clair et émouvant «Nous, fils d'Eichmann»(2) décèle une profonde transformation du monde en machine, faite de petits rouages humains dont le morcellement des tâches, la division du travail et l'émiettement des responsabilités permet le pire, comme les obéissants fonctionnaires du Reich on rendu possible le génocide, comme l'ouvrier et le chercheur américain ont apporté leur pierre à la bombe. Cette machinisation du monde, terrifiante création qui nous aliène et nous dépasse jusqu'à notre anéantissement nucléaire possible, cette folie, comment ne pas y voir l'archétype du pire dans lequel nous embarquerait une société qui cours après l'efficacité et le « progrès », jusqu'à la folie?

Il ne s'agit pas de revenir à la bougie, comme cela est souvent caricaturé, mais bien de poser la question d'une aliénation majeure. Et de revenir sur une valeur divinisée et marchandisée à toutes les sauces. Interroger le progrès technique, interroger le développement, interroger la croissance: voilà les questions que la « Gauche » sous toutes ses formes doit ajouter à ses champs traditionnels. Longtemps, elle à fait l'économie de ces questions, concentrée derrière la question, par ailleurs épineuse, du « partage du gâteau ». Et bien ce gâteau, il est temps qu'elle réfléchisse aussi à sa recette.
(1) « C'est un lieu commun que d'affirmer que l'histoire de la civilisation est dans une large mesure celle des armes. Le rapport entre la découverte de la poudre et le renversement de la féodalité par la bourgeoisie a notamment été relevé à maintes reprises. Si je ne doute pas que des exceptions puissent être avancées, je pense que la règle suivante se vérifierait généralement: les époques où l'arme dominante est coûteuse ou difficile à produire tendent à être des époques de despotisme, alors que lorsque l'arme dominante est simple et peu coûteuse, les gens ordinaires ont leur chance. (...) L'âge d'or de la démocratie et de l'autodétermination nationale a été celui du mousquet ou du fusil ».
G. Orwell, « Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais, 1944-1949 », éd Ivréa et Encyclopédie des nuisances. Je crois que c'est 12€, et je crois surtout que ça vaut le coup. Je n'ai pas le bouquin, mais un gros extrait en est trouvable dans l'excellente revue « Offensive » de mai 2006.
(2) Anders est assez méconnu de ce côté-ci du Rhin et c'est bien dommage tant sa pensée est singulière. « Nous, fils d'Eichmann » est un tout petit bouquin composé de deux lettres écrites au fils du bourreau nazi pour chercher à comprendre ce qui avait pu faciliter et amener à la barbarie génocidaire. Un vrai petit traîté sur la nature humaine et la responsabilité que j'ai beaucoup aimé. C'est chez Rivage poche, et ça doit pas dépasser les 8€. Sinon, une grosse somme de son oeuvre sur les liens entre la technologie et l'homme, enfin traduite et compilée sous le titre « l'obsolescence de l'homme (sur l'âme à l'époque de la deuxième révolution industrielle)» est disponible à l'Encyclopédie des Nuisances. Et ça m'a l'air intéressant autant qu'original. La carte bleue n'est pas prête de refroidir...
2 commentaires:
Si la gauche se mettait à questionner cette notion de progrès qui est en quelque sorte constitutive d'elle même, ne perdrait-elle pas jusqu'à sa raison d'être? Attendre de la gauche qu'elle se penche sur cette question a-t-il un sens?
Très cher Vladimir, je me permets de te mettre ici ce petit lien vers un superbe site des textes originaux d'Orwell, en anglais donc. Et je pense que "such, such were the joys..." est précisément celui dont tu parles ici :)
Poutous
http://www.george-orwell.org/Such,_Such_Were_The_Joys/0.html
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