Un coup d'oeil dans ce genre d'officines douteuses est édifiant: les vendeurs arborent des chapeaux façon « les visiteurs », de fausses poutres apparentes en bois ne retiennent rien, et des sandwichs minuscules affichent fièrement, et avec les prix qui vont avec, des tranches minables de tomates hors - saison.
Parlons-en, des tomates hors saison: gagnez illico votre supermarché parisien, rayon fruits et légumes: une déco d'automne vous y attend, avec son chariot regorgeant de légumes parfaitement calibrés, parfaitement éclairés jusqu'à la fluorescence...et parfaitement hors-saison. Les esprits chagrins seront peut-être rassurés par un improbable « origine France », qui ne signifie qu'une chose pour l'initié, en ce mois de décembre: tomate merdique poussée hors-sol sous des néons avec un goût de flotte distillée. Cette espèce de tomate, d'après une émission que j'avais vue, a été rigoureusement sélectionnée par notre complexe agro-alimentaire pour ces caractéristiques de tenue et en dépit de son goût infâme. Mangeons de la merde, pourvu qu'elle tienne une semaine au frigo et qu'on puisse en prendre n'importe quand.
Mais le parisien s'en fout: comment ça pousse, à quel rythme, il s'en tape le cul par terre. Ce qui compte, c'est l'improbable et inutile « liberté » de manger des tomates hors saisons, dans des sandwiches lamentables servis par des smicards déguisés en troubadours. Et que mes amis parisiens n'en prennent pas ombrage: leur ville n'est que la pointe avant-gardiste d'un occident qui cherche toujours plus d'authenticité à mesure qu'il la détruit. Des gens qui vont, entre deux descente en ski entre des tire-fesses qui défigurent la montagne, se fendre d'une tartiflette a peu près aussi savoyarde que les tour Eiffel en plastique sont authentiquement parisiennes.

Mais quelle est cette société déracinant les gens, divisant leur travail jusqu'au ridicule, mettant mille rouages nuisibles entre leurs bouches les producteurs de ce qu'elles mangent, société offrant des home cinémas avec des films de plus en plus pourris, des campagnes-Potemkine pour parisien stressé en plein exode rural, des connexions vers le monde entier avec un langage toujours plus pauvre?
Nous avons aboli le temps et l'espace, mais nous sommes entassés et pressés. Nous prétendons offrir les saveurs de là-bas et du mois prochain quand nous ne faisons que désapprendre celles d'aujourd'hui et d'ici.
Nous vivons dans un monde d'emprise totale et rationalisée de ce qui nous entoure: devant une ressource, nous déployons toute notre ingénierie pour en tirer le maximum. On fait d'ailleurs la même chose avec les consommateurs: personne ne voulait manger des tomates en hiver avant qu'on en crée le besoin. Dans cette emprise que l'on étend toujours plus, un jour par positivisme naïf l'autre par compétition entre entreprises, le sens n'a plus vraiment sa place: X fabrique un téléphone portable qui fait le café non pas parce que c'est utile, mais parce que Y risque de le faire avant lui. Cette emprise sur les ressources est rationalisée au plus haut point. Toute une classe de travailleurs n'existe d'ailleurs que pour réduire les coûts de production ou trouver les marchés nécessaires à l'écoulement de produits et services hier inutiles.
La liberté dont on nous a doté en nous permettant d'acheter des tomates en hiver et de parler avec le monde entier, nous n'en faisons rien qui n'ait de sens. Le monde a-t-il changé, les rapports de forces sont ils inversés, et sommes nous plus heureux grâce à ces techniques? Il ne s'agit pas de retourner au moyen-âge, il s'agit d'interroger l'emprise d'un système qui s'emballe toujours plus, en créant des besoins à mesure qu'il prétend en assouvir. Qui, en s'emballant, nous fait sur-consommer n'importe quoi et sur-bosser n'importe comment, jusqu'à la catastrophe. Et qui, ce qui est peut-être essentiellement plus grave, met mille rouages, médiations, sécurités, institutions et contrôles entre l'homme et le pouvoir, entre l'homme et l'homme, et entre l'homme et le monde, tout en affirmant le contraire.
J'ai les certitude autant que le sentiment le plus naïf que cette problématique rejoint l'essence même de la gauche. Il s'agit de réfléchir à nos rapports non plus seulement de classe, mais aussi à ceux que l'on a vis à vis de la production, du temps, de l'économie dans le sens le plus large. Il s'agit de penser une aliénation qui nous touche tous, celle qui nous prive de l'autonomie la plus élémentaire qu'ont encore les veinards qui savent ce qu'ils mangent et ce qu'ils respirent. il s'agit de briser la formidable machine à exploiter qui nous empêche de réfléchir, qui nous empêche de jouir intensément du monde, et qui risque même de nous empêcher de vivre.

Celui qui fauche du maïs OGM n'est pas le cro-magnon qu'on nous présente dans les médias. Celui qui brise une borne biomètrique n'est pas un partisan de la bougie, n'en déplaise aux militaro-indistriels qui veulent nous refourguer leurs gadgets. Ce sont juste deux personnes qui ont compris l'ampleur d'une aliénation qui enserre le monde et son avenir. Ce sont deux personnes qui voient bien que dans le « progrès » qu'on leur présente, il n'y a que prédation des uns (grands groupes et états, technocratie) et perte d'autonomie et spoliation des autres. Ce sont deux personnes qui lèvent le voile sur une domination (je n'irai pas jusqu'à dire LA domination) qui semblera peut-être plus évidente demain.
Ces deux personnes sont de gauche.

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